{Texte} Tellement

« Tu tourneras après le panneau de la bonne petite Vierge et ensuite, je t’assure, tu verras les roses. »

C’est le chant du pinson qui me réveille ce matin. Il n’est pas bien tôt. Je replonge quelques minutes dans la fatigue, tressaute sur le moelleux du matelas, il va bien falloir se lever. Pas envie. Et pourquoi ? Pour qui ?

J’ai lu ça hier dans le bleu de l’écran. Un truc que Cécile Coulon a jeté dans les réseaux. « Je passe mon temps à ne pas t’oublier. »
Je me suis dit : « tellement » et je me suis endormie. Elle est fortiche Cécile Coulon. T’as l’impression qu’elle peut écrire comme ça, poser les mots les plus justes sans effort aucun et, « bim » cela te traverse de part en part sans même que tu t’y attendes. Je crois que c’est ça être écrivain. Mettre les justes mots sur ce que les gens peuvent un jour ressentir. Leur offrir ça…

Café, pieds qui traînent sur le carrelage en bonne et due forme, brouillard. Dans le miroir, ma joue reste marquée par les sillons de la nuit. Bouge-toi cocotte allez. Enclenche-toi. Saute dans la vie. Fais quelque chose. Les gestes machinaux, sans saveur entre les murs de la salle-de-bain. Tout m’apparaît laborieux sans toi. Compliqué. Et puis il y a ce message de Martin qui fait vibrer le bord du lavabo. « Viens au Focq à midi, après la petite vierge, au lavoir… »
Alors, je me bouscule, ferme la porte de la maison à clef, me retrouve derrière le volant sans même prendre le temps de sentir l’air de cette journée. La voiture descend la rue. Je réalise qu’il fait beau, j’abaisse le pare-soleil, attrape mes verres solaires. La ville, la quatre voies, direction Condé. 60, 80, 90… La voiture file. « Mais… C’est qu’il fait chaud ! » Le dos du t-shirt colle à ma peau. J’actionne les deux boutons sur la portière, les deux vitres-avant descendent dans un bruit électrique. L’air s’engouffre violemment dans l’habitacle, me fouette soudain les bras, le visage. J’ai un petit sursaut, l’endorphine pulse dans mon corps, mes cheveux se soulèvent, retombent par à-coups sur ma nuque, je me surprend à penser que cela n’est pas désagréable. J’accélère. Le soleil sur mes joues, le vent par les fenêtres, c’est bon. Quelque chose monte en moi. Que se passe-t-il ? Je croise mon regard dans le rétroviseur et j’éclate de rire. Un rire franc et lointain, onctueux comme une chantilly. Je suis heureuse, oui, à l’évidence heureuse, là, dans la fulgurance de ce moment, je suis soleil-heureuse, lumière-heureuse, été-heureuse mais aussi peau-heureuse, en-vie-heureuse, sans toi-heureuse, sans toi. Sans toi et avec toi. Toujours.

Le panneau de la petite vierge apparaît au bord de la route. La voiture s’engouffre dans une chasse, je suis le chemin jusqu’au vieux lavoir, Martin mon frère m’y attend. Mon sourire neuf le salue. Il me fait signe de ne pas faire de bruit. Ensemble, nous marchons dans les vergers du grand-père, quelques mètres encore et là, dans la grande mangeoire de granit, Martin me montre les deux petites boules de poils, recroquevillées l’une contre l’autre. Emerveillée, je regarde mon frère. Nous avons 6 et 8 ans. « T’en prends un, il me dit. Chacun le nôtre, ils ne seront jamais vraiment séparés… »

J’acquiesce. Je souris.

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