{Texte} Chronique de confinement #3

Quand j’ouvre la porte, un rideau de pluie. J’enfile mes chaussures, ma parka, mon écharpe. Pas une seule seconde je ne renonce. A sortir. 

Je l’ai décidé ce matin. Aujourd’hui je marche. Une petite boucle qui ne m’éloigne que d’un kilomètre de chez moi et qui me permet d’en faire deux. Peu importe la pluie. Je n’ajournerai pas. C’est maintenant. Coûte que coûte. Je remonte la fermeture éclair de ma parka jusqu’au menton, je relève la capuche sur ma tête et pose mon premier pas hors de chez moi. Je marche. Le portail. Je marche. La rue, l’immeuble, l’escalier caché, je marche. La rue encore, le bar PMU fermé, le coiffeur fermé, la boulangerie, la pharmacie, je marche. La rivière. Je m’engage sur le halage et dans le dernier jardin avant le chemin, dans leurs clapiers, de gros lapins gris sursautent. Je vois leur œil noir et brillant planté dans leur profil. Ils sont à plein dans leur prison, ne peuvent guère tourner sur eux-mêmes, immobiles dans leurs déjections, le regard inexorablement tourné vers le halage et ma liberté. Sous ma parka trempée, mon cœur se serre. Je dois marcher encore.

Sous cette pluie verticale, je suis seule. Des odeurs automnales s’évaporent des herbages et des branchages mouillés. Tout est calme. Des chevaux viennent à moi, le long d’une clôture. Ils tendent vers moi leur pelage mouillé, au-dessus du fil barbelé. J’approche la main des naseaux, leur souffle chaud caresse mes phalanges, ils donnent à ma main tendue, de petits coups de museaux. Ainsi naît entre nous la caresse. Je dois marcher. Les deux poulains veulent me retenir encore et me suivre. Je passe ma main sur leur encolure. Leurs poils doux ondulent sous la pluie, leur innocence cisaille mon cœur. Je leur parle, les rassure, je reviendrai demain et chaque jour de la semaine aussi. Au fil de mes pas, il ne reste que moi et la pluie. Mon jeans imbibé d’eau se colle à mes cuisses. J’apprécie le clapotis des gouttes d’eau qui cognent sur ma parka. Dans la grotte de ma capuche, mes oreilles sont à la fête. Je souris. Je redeviens une enfant dans la cour de l’école, qui joue sous la pluie, heureuse d’écouter la symphonie des petites gouttes sur ma capuche. J’entame le deuxième pli de cette boucle pédestre. Je chante en marchant, les arbres seuls m’entendent. Mes joues, ma peau sont mouillées, je m’en fiche. Je crois, je réalise, qu’on ne sait simplement plus marcher sous la pluie.

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