{Texte} Le panier de Jeanne

Ma grand-mère Jeanne était invincible. Enfant, je ne saisissais que la partie émergée de cette invincibilité, sans d’ailleurs en avoir vraiment conscience. Comme toute femme, si elle avait cédé le bout de la table à mon grand-père, elle régnait maîtresse sur la maisonnée et sans doute, sur nous tous. J’étais admirative de son énergie et des quantités de choses qu’elle était capable d’accomplir, la plupart du temps dans la bonne humeur. Confectionner des confitures, vider des volailles, dessabler les bulots, faire dégorger les escargots, tourner la bouillie, préparer la teurgoule, stériliser des bocaux, cuire crabes, moules et toutes sortes de coquillages et bouquets que nous ramenions de nos pêches à pied miraculeuses. Elle avait été, j’imagine aujourd’hui, très tôt à bonne école et régnait en sa cuisine, toujours prête à accueillir nos cueillettes de mûres ou nos chasses à l’escargot, pour produire des mets que nous serions heureux et fiers de partager plus tard autour de la grande tablée que tout ami et proche pouvait rejoindre à toute heure.

La maison de famille, en granit, ouverte les week-ends et aux vacances, était un lieu de vie sans pareil, où l’on avait depuis longtemps renoncé à chasser le sable du sol. Dans la pièce à vivre, les placards n’étaient jamais vides de bière et d’orangina. Pour sûr le grand coffre en bois renfermait toutes les pointures possibles de sandales en plastique et le petit âtre crépitant les dimanches d’hiver, se rassasiait autant de rires d’enfant jouant près de lui aux cartes, que de marshmallows grillés sur des baguettes de bois. Cette maison, ce petit monde existait parce que Jeanne. Je garde tant de souvenirs heureux, sous le toit de Diélette, que les écrire reviendrait à faire un inventaire à la Prévert, la qualité du texte en moins. Aussi me limiterais-je à coucher ici un moment en particulier, celui où, gamins que nous étions, accrochés à son tablier, nous réclamions impatients, qu’elle désigne celui qui aurait la joie d’accomplir cette tâche qu’elle avait l’habitude de confier peu avant le repas.

Je me souviens exactement ce que cela fait, lorsque après un silence de réflexion, elle pose sa main bienveillante sur le haut de ma tête. Me voici cérémonieusement élue, ayant à cœur d’accomplir ma mission et de rendre fière notre chère grand-mère. Aussi saisis-je l’objet de métal, bien souvent posé dans la cuisine sur le rebord de la fenêtre basse, donnant sur la courette de la maison. En sautillant, je quitte la cuisine, les semelles de mes chaussures râpant sur les grains de sable couvrant par endroit les tomettes vaguement art-déco de la pièce à vivre. Je me retrouve dehors, dans cette cour au sol de béton sableux, séparée de la route par de bas murets surmontés d’une simple barre de plastique blanc. Combien de fois avions-nous par mégarde envoyé balles et ballons sous les roues des voitures ?

Ma grand-mère ouvre la fenêtre et retourne un court instant à son évier avant de m’adresser entre ses deux mains trempées, cette grosse fleur de feuilles vertes que je m’empresse de recueillir dans mon panier métallique. Je me pose alors au milieu de la cour, un pied en avant, un pied en arrière, le corps bien vertical, parallèle à la façade de la maison. Après avoir refermé les anses du panier, je le fais alors voler d’avant en arrière depuis le bout de mon bras droit. Le mouvement balancier pris par le panier, secoue alors la salade prisonnière. De petites gouttes d’eau froide giclent dans l’air et s’écrasent au hasard, sur mes jambes nues, mes bras, mon visage. Je ris de ce bonheur simple qui m’a été ainsi accordé, faisant fi des moues boudeuses de mes cousins et sœur restés derrière la fenêtre. L’eau mécaniquement vaporisée par le panier à salade, me procure un plaisir unique. Evidemment il fallait revenir dans la cuisine, couper court à cet instant, car c’était le moment de passer à table. Mais je crois que Jeanne, de bon cœur, nous laissait toujours traîner un peu plus dans la cour avant de nous appeler. A cette époque, il ne m’était guère possible de comprendre combien notre enfance, insouciante et douce, pouvait lui être si précieuse, elle qui n’en eût pas.

Je ne savais pas encore, comme Jeanne était réellement invincible…

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