{Texte} Chroniques de confinement #1

Samedi 14 mars 2020

Ce matin, les oiseaux chantent pourtant encore.  Est-ce que tout va changer ?

Ce matin, j’ai croisé le regard effrayé d’un homme dans son jardin. J’aime pour descendre à la poste, emprunter cet escalier de béton abrupt, encastré dans le flanc du piton de grès qui surplombe la vallée dans laquelle le village est installé. Une main courante en fer offre son aide à ma gauche lorsque je descends les marches et fait barrage au vide. À droite, reste la roche humide dans laquelle ont pu éclore depuis quelques semaines, pensées sauvages et primevères. Aux premières marches, il y a d’abord ce petit jardin en terrasse ceint d’une haie de buis et d’une petite barrière basse, recouverte de peinture verte écaillée. Le long carré de terre a aussitôt attiré mon attention. Il avait été sarclé depuis peu, en prévision des premiers plants qui arriveraient sans doute en avril. À l’extrémité du potager, de grosses citernes gorgées d’eau de pluie, semblent espérer une canicule. J’ai vu la barrière ouverte, puis l’olivier et j’ai promené mon regard ainsi quelques minutes dans l’allée avant de tomber sur cet homme d’apparence bourrue, les cheveux mi longs et la barbe blanche. Il s’est avancé dans l’allée avant de s’arrêter net. Il m’a vue et il n’a alors plus bougé. Du bout du regard, il m’a semblé dire: « j’ai peur », je crois. Alors j’ai poursuivi mon chemin, dans ces marches traîtres – certaines sont brusquement très hautes par endroit – et j’ai atterri dans la rue, comme l’oiseau migrateur se pose sur les marais après des jours de voyage harassants. Tout va changer je crois.

Dimanche 15 mars 2020

J’ai repris l’escalier. Pour ce jour des urnes. Le carré potager est intact, aucune mauvaise herbe n’y pousse. L’homme n’est pas là. Le soleil est franc, bien qu’il fasse un peu frais. Aucun bruit, nulle part, le long de mon chemin. Juste le pépiement joyeux des oiseaux. Le village est comme mort malgré ce temps qui inviterait à la promenade dans d’autres moments. Étrangement, c’est agréable de marcher au milieu des rues vides. Le village appartient à mes pas. Jusqu’à la salle communale, je ne croise personne. Puis c’est là que la vie existe, en file indienne. Un mètre entre chacun, cela sent l’alcool des désinfectants en pompe, “ne touchez pas les rideaux des isoloirs”. Une formalité qui me conduit de nouveau vers l’air pur et la solitude. Es-tu seul toi ?

Mardi 17 mars 2020

Sans doute ne comprendrait-il pas, ce passant, pourquoi suis-je debout là au bord de la rivière, à entourer de mes bras le tronc d’un arbre centenaire. A lui qui ne vient là que pour accompagner son chien, je n’ai rien à dire. Dans ce moment, je n’ai plus rien à dire à personne. C’est fragile ici. Le mal qui se tapit m’arrache aujourd’hui les yeux. Je suis venue là comme j’ai pu, en avançant doucement. J’ai descendu l’escalier comme j’ai pu, après avoir laissé un mot dans la barrière verte. J’ai replanté chaque micro-salade pousse par pousse. J’ai veillé à éviter du pied les mousses vertes et irisées qui jonchent certaines marches de béton. Une forte odeur d’urine de chat m’a saisi aussitôt les narines. J’ai reconnu l’endroit où la marche est plus haute et me suis cramponnée au garde-fou, en pensant qu’elle peut bien me garder cette rampe salutaire, tant je crois devenir folle oui. 

Tu es grave” j’entends ta voix. Embrasser un arbre oui, tu accueillerais cela comme une nouvelle preuve de mon originalité, celle qui te plaisait parfois. Au bord de la rivière, tout est calme. Pas le moindre bruit, même pas celui d’un souffle d’air. Le soleil chauffe doucement mes paupières meurtries. Contre l’arbre, mon corps s’apaise. Dans ce moment avec moi-même, ce qui est le plus réconfortant, c’est de sentir là, maintenant, couler en moi la certitude et la constance de mes sentiments. 

Vendredi 20 mars 2020

Je n’en crois pas mes yeux. 
Je regarde.
Je n’en crois pas ma peau.
Je touche.
Je n’en crois pas mon nez.
Je sens. Insatiablement. 

Elle est là, entre mes bras. Nous sommes sous un plaid, dans notre canapé, comme réfugiées. Elle est calme, regarde sur l’écran un dessin animé. J’inspire au possible, un peu de son insouciance, tout en respirant ses cheveux. Je scrute chacun de ses cils, chaque coupon de sa peau offert à l’air libre, chaque frémissement de son corps. Je la passe, au rayon de mon regard. Un regard scannant de mère-louve. Je passe la première phalange de mon index sur l’arrondi de sa joue si douce. Je plonge à pieds joints dans la grande flaque de ses yeux translucides. Non vraiment. Je n’en crois pas mes yeux. Elle est bien là. Entière, unique, rose. Ma fille. Elle est bien là, enfin, entre mes bras et nous sommes désormais prêtes, elle et moi, à remplir ce temps devenu trop vaste, ensemble, sous le même toit. 

Lundi 23 mars 2020

Ce matin, on m’a délestée d’un organe. Un ami m’a déposée devant l’hôpital, j’ai dû me rendre seule en chirurgie ambulatoire. Dans le hall de l’obstétrique, à 6h30 j’ai croisé un couple. La femme en plein travail tenait son lourd ventre à côté d’un mari perdu. Je leur ai dit bonjour et, dans ma tête “bon courage”. Marcher dans un hôpital vide au lever du jour, a quelque chose de glaçant. Mais c’était sans compter sur la gentillesse et de dévouement de tous ces regards que j’ai pu croiser dans la journée. Des regards, bleus, translucides, bruns, des regards joliment fardés ou simplement fatigués, des regards, juste des regards postés au-dessus des masques chirurgicaux. Je n’ai vu aucune bouche de la journée. C’est difficile un visage sans bouche, et sans nez aussi d’ailleurs. C’est difficile parce que ça ne semble pas raconter grand chose. Et puis les visages se penchent au-dessus du brancard, les mains piquent, actionnent thermomètres et tensiomètres et derrière les masques offrent quelques mots rassurants. Au bloc opératoire je l’ai un peu sentie, la peur. Évidemment la mienne quand mes jambes ne savaient plus de quoi elles devaient trembler. Et puis leurs interrogations à eux aussi. 

Leurs blouses vertes s’activaient dans tous les sens, une émulation inhabituelle embrassait tout le service tandis que j’attendais tranquillement mon heure. “On se réorganise” me dit l’un. “c’est pour bientôt… justifie l’autre. Puis il a ajouté en regardant mon tatouage sur mon avant-bras, … la vague…” Puis j’ai glissé sur la table d’opération et à plusieurs ils m’ont emmenée sous les lumières blafardes, en rivalisant de blagues les uns les autres. Entourée par ces regards bienveillants, j’ai sombré dans une brume d’anesthésie. A mon réveil, ils étaient toujours là. Ces regards. Je ne les avais pas perdus. 

Plus tard, je suis partie, bienheureuse de retrouver le refuge de mon toit. En quittant la chirurgie ambulatoire, je me suis retournée vers une jeune infirmière, Lucie. A ces beaux yeux si bleus et si clairs, je n’ai pas su vraiment quoi dire, mais mon coeur s’est violemment pincé.  

Je pense ce soir à Franck, l’infirmier anesthésiste, Déborah l’élève infirmière, Valérie, Julien, Lucie, Ludovic et tous les autres dont je n’ai pas entendu les prénoms…  Je pense à eux parce qu’ils sont dans l’ombre. Nous patients, les croisons un instant seulement sans même avoir la possibilité de les remercier pour tout le bon qu’ils nous ont donné. Je pense à eux car ils sont exposés et j’espère qu’ils iront bien encore…

Vendredi 27 mars 2020

Mon petit-déjeuner est frugal. Un peu de café de la veille et un reste de pain dur que je ramollis au grille-pain afin de réussir à  l’avaler. Il me faut remplir les placards. Bien que je pourrais me rendre à pied à la supérette, j’opte pour ma voiture, j’aimerais faire un caddie assez conséquent. Assez conséquent pour ne pas ressortir de sitôt. Sur le parking, je passe mes mains dans mes gants de laine avant d’aller récupérer un caddie. En entrant dans le magasin, je perçois tout de suite le silence lourd et plombant qui règne dans les rayons. Il me saute au visage ce silence et j’ai alors envie d’en finir le plus vite possible avec ces courses. J’attends qu’un homme quitte le rayon boulangerie pour pouvoir à mon tour me saisir d’un précieux produit. Au rayon frais, c’est une adolescente et son père qui se trouvent non loin de moi. Leurs bouches sont couvertes par des masques chirurgicaux bleus ciel. Ils restent à bonne distance de moi. En revanche mon expédition se gâte au rayon soupes et conserves. A deux mètres de moi une femme âgée me fait face et s’arrête net dans l’allée où il est impossible de se croiser en gardant nos distances. Honneur aux anciens, je décide de faire demi-tour et de rejoindre ce rayon en le contournant. Je rallie donc la boucherie en longeant les frigos du rayon crèmerie et retrouve boîtes de lentilles et autres petits pois par l’autre côté. A mieux y réfléchir, c’est un silence d’église qui règne ici. Les mains gantées des clients attrappent religieusement les aliments pour les déposer sans bruit dans leur panier. Ils passent de rayons en rayons comme les moines cisterciens déambuleraient le long d’un cloître en respectant leur  voeu de silence. A la caisse, je ne peux contenir plus mon mustisme. Je reconnais la caissière, malgré le masque qui lui mange la moitié du visage et je la sais bavarde. Peu de risque qu’elle me laisse parler seule. “ C’est bien calme, ose-je alors qu’elle désinfecte ses mains gantées de latex au gel hydro-alcoolique.

Ça oui c’est vraiment une ambiance étrange. Même nous les employés qui aimions plaisanter en travaillant, nous n’osons plus …

C’est dommage, il faut rire même dans les pires des situations dit-on…

Une vieille dame derrière moi acquiesce en souriant. Tandis que je range mes courses, elle commence à parler avec la caissière d’à côté et étrangement, la parole faisant fi des masques et des peurs, se propage de caisse en caisse et de client en client. Je quitte la supérette en souriant à tout venant, charge mes courses dans mon coffre, ramène le caddie à sa place puis m’engouffre dans la voiture en ôtant mes gants. Il me faut rentrer chez moi vite et me laver les mains.

Samedi 28 mars 2020

Bon sang ce que ça gratte. Inspection corporelle, pas grand chose d’autre à faire. Le corps donc. Oui toujours le corps. Je soulève délicatement mon vêtement pour qu’apparaisse cette partie de moi devenue étrangère. Mon abdomen. Une ici. Une là. Une à droite très petite. Une plus haut et encore une à gauche. Bon. C’est finalement regardable. Cinq jours pour enfin apprivoiser ces marques d’incision, leurs croûtes de sang et de colle chirurgicale. “Du travail de pro” comme dirait Bosch. L’outilleur, pas l’artiste. Ce dernier n’aurait pas fait dans la dentelle j’imagine, aurait plutôt jeté sur ma peau tout une myriade de péchés originels, de délices, d’animaux hybrides ou je ne sais quelle perversité monstrueuse, mais non ! Mon ventre n’est décoré que de cinq cicatrices et tout va bien. Tout va bien du côté de ma petite bouée. Toujours là. Toujours là aussi ma carnation blancharde et la douceur, ah ça la douceur, si je fais abstraction de ces rugueux nouveaux bas-reliefs, la douceur je veux bien me la garder tiens, je la revendique même, qu’on me laisse la douceur, ça j’y tiens ! 

Bien.

Maintenant j’aimerais beaucoup qu’on m’explique pour quelle raison cet orifice qui me sert de nombril – si tant est qu’un nombril ait une utilité – pour quelle raison mon nombril  a été entièrement rempli de colle chirurgicale ? Car pas d’incision dans ce sacro-saint territoire. Mais ça gratte, ça gratte, ça gratte ! C’est malin. Mon chakra racine l’est tout collé maintenant ! 

Une initiative audacieuse ? Une envie subite de colmatage de nombril en bonne et due forme ? Un remord ? “faut pas gâcher hein”

Okay. Me voici donc soignée et rafistolée, satisfaite certes et surtout encore en vie mais, totalement confinée de l’ombilic ! 

“Hey Denis il reste de la colle j’en fais quoi ? 

Oh ben mets ce qui reste là-dedans tiens, ça débordera pas !”

Okay. J’en appelle à Steeve McQueen, à Richard Bronson et j’exige qu’on lance immédiatement l’opération “Grande Evasion”. A grand renfort d’ongles et de pince à épiler, nul doute qu’armés de patience et de calme, nous parviendrons à rétablir l’ordre absolu dans ce corps, que dis-je cette carcasse sidérée. Mais avant cela, c’est l’heure du goûter. Faut pas déconner.

2 réflexions sur “{Texte} Chroniques de confinement #1

  1. J’ai lu avec amusement, sérieux, inquiétude et optimisme ton texte. Tu ne pouvais pas rendre meilleur hommage aux soignants et aux caissières. Tu leur donnes en quelques mots un relief et une sincérité qui fait du bien. Ton début nous transporte dans un univers étrange d’escaliers glissants et mousseux à la rencontre d’un personnage qui me semble garder un potager. Puis cet enlacement de l’arbre, ce moment de rencontre avec quelque chose, un être vivant, si différent de nous et qui nous apaise. Il y a vraiment des perles et des formulations superbes. J’admire aussi ton courage de te rendre seule dans un hôpital pour une opération et je suis content de partager par l’écriture ce moment de tendresse avec ta fille. Prenez soin de vous. Jean François

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Jean-François, je suis contente que tu aies internet, cela me chagrinait un peu de te savoir seul et sans web, non pas que ce soit l’indispensable pour vivre mais malheureusement handicapant… Tes commentaires sur mes écrits sont tjrs à la fois précieux pour moi et vraiment allant droit dans mon coeur, merci… tellement. Gros bisous et fais bien attention à toi

      J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s