{Texte} Les Moussettes

Jour gris de marché.
Jour de marché gris.
Samedi. De la pluie, de la pluie, de la pluie.
Ils ont parlé du jour de dépassement dans la presse. C’était hier. Est-ce parce que notre planète est épuisée, sèche de toutes ressources, qu’elle nous inflige toute cette eau ? Dérèglement lacrymal, tristesse climatique. Dans les allées, le cœur n’est pas à la fête. Les déballeurs ont des mines de dix pieds de long. Pas envie aujourd’hui. Installer les étals sous un rideau de pluie est une corvée, les badauds sont épars sur la grand place, les haranguer tiendra du harcèlement, peu comme moi ont bravé ce matin les caprices du jour. Je traîne mes groles de stand en stand. Cela ira vite, pas la peine de badiner, crème fraîche, œufs, carottes, laitue, le strict nécessaire pour tenir le week-end, une volaille fermière peut-être, c’est demain dimanche… Acheter ce qu’il y a à acheter et rentrer se mettre au sec, trouver le livre sur le bras du canapé, remplir le vide de la maison: voilà le programme. Le couple libanais est là, l’homme et la femme se tiennent debout transis, se réchauffant à l’autre et à l’huile frémissante de leur friteuse. Ils me reconnaissent et me sourient. « Le secret des falafels c’est de tout fabriquer soi-même », avaient-ils expliqué la semaine dernière dans un français balbutiant. Nous avions continué en anglais. J’ai compris qu’ils concevaient eux-même la farine de pois chiche. Je réponds à leur sourire et baisse les yeux tristement. Pas de falafels aujourd’hui désolée, pas de petite bouche ce week-end. Je passe mon chemin, prends la direction de la Tour de la Poudrière. Je ne peux pas résister malgré la pluie qui forcit, je reste encore et bifurque vers les halles pour admirer les écailles brillantes de poissons couchés sur leur lit de glace. « Quelque chose vous intéresse? demande le vendeur. Bel arrivage de moussettes c’est le début de la saison ». Mon regard tombe vers le bitume, dans l’angle gauche, je réfléchis… « moussettes… » mes yeux dans le vague cherchent la bonne marmite. A 1 mètre 20 du sol, une poignée de tâches de rousseur s’imprime dans ma mémoire mais je n’y prête pas attention, me raccroche aux mots du poissonnier « c’est court la moussette… ajoute t-il. Faut en profiter Mad… » je ne l’écoute déjà plus. Instinctivement tout mon corps se projette vers les petites tâches rousses qui mouchètent l’arête de ce nez que je connais si bien. Tout s’éclaire alors. Accroupie j’accueille entre mes bras le petit corps fondant. « Maman ! »

Des trombes d’eau s’abattent sur le ciel de béton armé qui abrite cette partie du marché. Les petites mains entourent mon cou. Dans l’orgasme de l’instant, plus rien ne compte à part elle et moi…

 

Atelier d’écriture : la fulgurance d’un instant dans l’ennui…

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