{Texte} Chamboule-Tout

Elle a déboulé dans l’étroit couloir encombré à cette heure, le teint brouillé, le seuil du regard violet et creux, les cheveux noués dans l’urgence, et j’ai tout de suite reconnu dans son attitude vibrante, un peu de cet effarouchement sauvage et archaïque, celui-là même qui traverse les bêtes, une fraction de seconde  lorsque conscientes d’une proche présence humaine, elles se fixent soudain sur leur corps raidi, s’interrogeant peut-être sur l’option à choisir : fuir ou se laisser tuer.

J’ai tout de suite vu ça. Et ça m’a scotché sur place comme on dit. Malgré ses guibolles flageolantes, elle marchait vite dans une paire de bottines à talons noires manquant de considération. Elle approchait de l’extrémité du couloir où je me trouvais assis, sur un banc d’écolier en bois poli par des générations de petits fessiers ronds, impatients et insatiablement curieux. Un pas léger de côté, un autre en avant, deux vers l’arrière à gauche, cheville droite frôlant là un cartable échoué, vomissant sur le carrelage années 70, ses entrailles scolaires : trousse, cahiers, billes, corde à sauter. Un autre pas de côté près d’un père démuni, tenant dans les bras son fils en larmes, morve coulante jusqu’à sa bouche, les petites mains potelées accrochées au chambranle de la porte de classe. Elle les a dépassés, agile dans cette danse étrange, dans cette traversée du couloir des cycles I de la rue des pinsons. La petite au bout de son bras la suivait quant à elle docile, ses petites jambes de mouche pédalant sous une jupe froncée, le nez sur ses sandalettes blanches. Elles se sont plantées devant moi, la femme a posé le sac de sa fille sur le banc puis plongeant ses yeux clairs et fatigués dans les miens, a simplement prononcé : « je la laisse là, je n’en peux plus. » ; puis déposant un baiser sur le petit front bombé de l’enfant muet, m’a souri tristement avant de tourner les talons et s’évanouir dans cet espace bruyant et confiné, brassé d’odeurs d’aftershave, de colle Cléopâtre, de petit beurre émiettés et de nettoyant ménager citronné.

Je n’avais jamais vu cette femme et tout en elle ce matin-là m’avait traversé. Foudroyé. Je m’étais vu tacitement confier la mission de m’occuper de sa fille alors qu’elle n’en trouvait plus le courage. J’espérais tous les jours la recroiser mais sans doute cette fois-là avait été le coup de chance improbable, le coup d’une fois, le coup fatal. Je l’espérais si fort toute l’année scolaire que son image fragile et précipitée m’obsédait, revenant en moi au moindre pas dans ce couloir. Même si la petite fille continuait à fréquenter l’école, aucune trace de sa mère.

Et puis n’est-ce pas toujours comme cela ?
Lorsqu’enfin vous parvenez à chasser l’autre de votre esprit, il se rappelle à vous sans crier gare ! Car le jour de l’été, par une après-midi chaude et ensoleillée, tandis que je me précipitais ticket en main vers le stand de chamboule-tout de la kermesse annuelle de l’école, c’est là que je l’ai reconnue, vêtue d’une robe légère et tendrement décolletée, debout à côté des piles de boîtes de conserve vides de petits pois carottes et autres haricots beurre, raviolis tomate. Elle avait du rose aux joues et les yeux rieurs, les cheveux blonds ondulés sur ses épaules nues, elle a saisi mon ticket en m’adressant un clin d’œil, puis a simplement prononcé en me tendant trois balles de cuir lestées de riz cru : « Alors ? On tente sa chance bonhomme ? » et c’est comme ça que dans mon cœur, le soleil fut.

Le simple souvenir de ce moment ancré en moi ravive chaque fois cette chaleur bienfaisante qui envahit alors tout mon être.

Même trente ans après.

4 réflexions sur “{Texte} Chamboule-Tout

  1. Chouette rendu, que cette entrée en scène de la maman et sa fillette drôle et émouvante à la fois. Belle scène pour une planche de BD. Envie d’une suite, de retrouver la foraine….
    Bises de Jean

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  2. Texte très sympa !!! Sur une passante qui repasse. Les hommes rêvent tus de cela ! C’est délicatement mené. J’espère que tu vas bien. Bises et au plaisir de te revoir.

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