{Texte} Héritage

Sur le vieil établi de bois usé, poli, éclaté, ce sont ses larges mains puissantes que je vois trembler et travailler pour façonner l’énième invention qui illuminera la bouille impatiente d’enfant.
Dans la petite cuisine à la toile cirée grasse et embaumant les restes de repas familiaux heureux, je la vois d’un geste sûr, tourner la bouillie dans un pot de grès avant de la frire dans l’huile frémissante d’une grande poêle en fonte.
Assis à la table de la salle à manger, les yeux baissés derrière les épais carreaux de ses grosses lunettes, je le vois pensif, perdu dans son intériorité sourde et sereine, avant de lancer une de ses mains dans l’air pour énoncer soudain, une anecdote jubilatoire à l’assemblée conquise.
Paisible dans son fauteuil, la jupe soigneusement lissée sur le haut de ses genoux, je la vois qui me parle de sa petite voix chevrotante, du livre qu’elle dévore avant de m’offrir le tout dernier cadeau qu’elle a reçu des Trois Suisses, un lot de trois serviettes éponges pour toute paire de coussins commandée…
Je pleure parfois sous la douche. Je ne le dis à personne. Ils rejoignent mes pensées le soir dans mon lit, il m’est alors impossible de dormir tant le chagrin m’envahit. Dans les réunions de famille devenues rares, ils manquent terriblement à l’appel. Ils se rappellent à moi dans une chanson, dans une voix chevrotante que j’entends à la radio, dans l’avenue Conseil que je parcours parfois ou dans toutes leurs expressions que je prononce encore. « Un ange passe ». « Monsieur le récipiendaire ». « Pas de photo, je suis moche ». Je parle d’eux à celle qui suit. Beaucoup. Ils ne sont jamais vraiment partis. Sans doute voient-ils comme tous grandissent, comme finalement je vais l’écrire mon livre et comme je suis heureuse à présent. Car je suis heureuse, Mamie, Papy… Mais il n’existe pas un jour sans que vous ne manquiez à ma vie. Vous n’êtes pas vraiment partis n’est-ce pas ? Et la mort n’est que le début d’autre chose, vous êtes là quelque part avec nous tous, dans les vagues écumeuses du Cotentin ou dans les flèches de la cathédrale de Bayeux,  dans nos mémoires, vous êtes là quelque part à veiller sur nous tous qui sommes là grâce à vous.

A la mémoire de Louis, Jeanne, Pierre et Suzanne

La chanson

 

 

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