{Texte} Le Flot

Je ne sais pas ce que tu dirais.
L’air est doux, le soleil se cachait lorsque j’ai poussé la porte de la salle de cinéma. J’ai fait un peu de yoga dans le jardin, il reste quelques fleurs de trèfles, le chat s’enroulait sur ma serviette, j’ai raté l’heure.
Quelque chose de moi s’en est allé. Là-bas.
Dans la baie. Elle m’a prise par surprise. Un dimanche étonnamment chaud, je m’y suis rendue pour rencontrer le flot. Chacun de mes pas était connecté à notre planète. Je sentais l’air lourd sur ma peau moite, je voyais le Mont se découper sur son rocher, posé là, surnaturel, altier, sa flèche dorée tutoyant le ciel azur. Je pouvais m’incorporer dans l’immensité de ce décor sublime, ne plus exister ou plutôt si, être totalement là et remercier l’univers. Je ne suis pas claire. Le chien d’à côté vient de tourner la tête vers moi comme pour me dire, « oui c’est vrai ». Il grandit de jour en jour et ses yeux sont tristes, il doit s’ennuyer. Dans le jardin du bout, la petite sait marcher. D’où je suis, je l’aperçois bien campée sur ses petites jambes, vêtue d’une grenouillère rose, elle ne vacille pas et traverse la pelouse, escalade seule le petit toboggan. Je retiens mon souffle, je ne peux m’empêcher. La machine à laver vient de terminer son essorage. Elle fonctionne toujours, même si je dois relancer le programme deux à trois fois. Ma grand-mère a dû me l’offrir il y a onze ans dans mon autre vie, une vie où il y avait encore des grand-mères et bien d’autres personnes d’ailleurs.

La barre s’est annoncée et très vite l’eau est montée aussi vite que mon pas, j’avais aussitôt les jambes immergées. Soudain la surface de la mer s’est agitée et des poissons se mirent à sauter autour de moi. Je pouvais sentir leurs écailles glisser le long de mes mollets. Les mulets passaient aussi sous mes pieds lorsque je marchais. La texture de leur corps, étrange sensation visqueuse, me faisait sursauter puis sourire. En réalité, leurs écailles étaient d’une grande douceur. Et puis ils sont arrivés. Leurs dos de poils noirs luisant sous le soleil. C’était fête pour eux. Je pouvais imaginer leur gueule béante sous l’eau, engloutissant chaque poisson sur leur passage. La marée était petite, un banc de sable s’est offert, nu, sur un drap de lumière soyeux. J’ai profité de l’étal pour me baigner. L’eau avait une saveur unique. Les phoques et veau-marins respectaient le voile de la mariée, une frontière naturelle d’écume, flottant dans une longue traînée, telle une mousse de lait.

Ce n’est pas une petite vague que j’ai pris ce jour-là de face, crois-moi. C’est une déferlante. L’énergie et la puissance du monde. De celles qui vous rappellent que vous êtes ici bas bien petits, de celles qui vous replacent à votre condition. Je sais que tout a changé depuis. Qu’une étrange confiance m’habite et que des décisions courageuses ont dû être prises. Vois-tu, sur le chemin du retour, la tangue desséchée ne m’a aucunement brûlé la plante des pieds. J’ai fait ce vœu et, au milieu de ce désert, une coccinelle m’a trouvée. Je l’ai posée sur mon doigt, elle a pris son envol vers Saint-Michel, emportant avec elle, ma gratitude infinie pour cette journée et pour la vie. Je ne travaille pas demain et je sais ce que je ferai même si ce n’est pas le bon dossier. Ah oui et ce film. Sublime.

 » Je vais arracher ton masque et faire de toi un prince ».

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