{Texte} La Cabane #4

Agon la douce.
Grande marée, la mer loin, très loin au jusant, trop loin, pour moi, pour mes jambes qui depuis cette nuit, ce matin, ne me tiennent plus, depuis ce matin où tout, tout – mon amour – nous retenait encore. L’un à l’autre. Et je n’étais plus moi, et tu n’étais plus toi, en haut de la dune, dans notre cabane, chez nous, au bord de nous-même, hors du temps, connectés. Et nos peaux. Et notre fièvre. Et je ne peux. Croire. Non je ne peux. Quand tu m’intimais de t’embrasser. Et ton regard. Je ne peux.
Je suis là, maintenant. Seule. Devant moi, une flaque de marée providentielle, eau tiède stagnante, captive. L’or du ciel s’y noyant, comme mon regard, comme moi-même, toute entière. Je suis là. Sans l’angle de tes bras. Les deux pieds tellement ancrés dans l’estran humide, vaseux, ancrés dans ce monde instable et déroutant. A quoi bon. Sans toi. Le soleil. Mes épaules brûlent sous la chaude brise marine et tu dirais, mais je m’en fous moi, de ta crème solaire tu sais. Car rien d’autre vraiment. Ne compte. Que.
Sur le haut de la plage, le long du brise-lames, passent dans une rumeur poussive, trois tracteurs chargés de poches d’huîtres. Ils rejoignent la cale. A leur bord, plantés sur les remorques, des hommes torse-nus, droit dans leurs hautes cuissardes : travailleurs de la mer robustes à la peau patinée par le sel. Des pêcheurs à pied, descendent par petites grappes vers l’horizon, au bout de leurs bras, râteaux, crochets. Je guette dans le sable les petits trous. Je me souviens de ce que tu disais, du sel pour les attirer, de l’effet étrange produit par l’apparition à la surface de ces mollusques. J’enchainais sur ces limaces ravageant les fraisiers, exterminées sous mes poignées de gros sel de cuisine. Déshydratées. Tu prenais leur défense faussement outragé par mon manque de bienveillance pour ces bestioles que tu qualifiais d’escargots SDF. On racontait de ces conneries, la nuit. Et on riait tellement aussi. On s’aimait. Si.
Ma longue et belle, et dorée flaque de marée, au soleil chauffée, se voit soudain sous mes yeux annexée. Quelques minots malingres, planches sous le bras, vertes années. Ils s’élancent à contre jour, lâchent leurs skimboards , les rattrapent aux pieds et semblent marcher sur l’eau, un instant glisser. Ballet envoûtant. Nous étions bien ce matin. Et tu auras beau dire, ne rien regarder. Tu ne m’ôteras pas ça. Tout comme la tourterelle au petit jour, je sais que j’ai raison, désormais quand ton coucou chantera, c’est à moi, à moi, que tu penseras.

Écouté pendant l’écriture de ce texte « Les Bords de Mer »
Pour relire :
La Cabane #1
La Cabane #2
La Cabane #3

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8 réflexions sur “{Texte} La Cabane #4

  1. La mer est refuge dans les sensations de solitude et de souvenir. On peut les y noyer dans ses bruits, dans son souffle ou son vacarme. Ça berce et ça saoule en même temps, son immensité avale les pensées douloureuses, les embruns cachent les larmes. Et puis l’esprit s’éclaire parce qu’il y a ce tableau que tu composes avec ce bord de mer mêlé à tes souvenir. Et qui réjouit le lecteur.
    A bientôt te voir avec un bloc…

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  2. Parce que… Agon-Coutainville.
    Je doute que les images qui me viennent à la lecture de ton texte soient celles que tu voulais mettre dans la tête de tes lecteurs. Mais ce sont les miennes, ces images des dunes, de la mer au loin, de ces pécheurs à pied, de ces tracteurs chargés…
    Merci pour ces souvenirs que tu fais remonter à la surface (tu me donnerais presque envie d’y retourner l’espace de quelques heures…)
    🙂

    Aimé par 1 personne

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