{Texte} La Cabane #3

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Ne me demande pas ce que je fais là. Je ne suis pas de ceux qui suivent les routes toutes tracées. Jamais. Tu sais mon goût pour l’improviste. J’ai décroché. Un coup de volant comme ça sans prévenir, une impulsion, je pousse vers le port, me retrouve plantée devant la mer. Voir la mer, répondre à l’appel. A cela je reste fidèle sans avoir « la vertu des femmes de marins ». J’embrasse pourtant l’horizon comme celle qui espère le retour au port d’un fils, d’un mari, d’un amant. Mais je ne rêve plus trop fort et mon regard décroche lui aussi. J’ai abandonné la côte sableuse, les dunes, la cabane. Pour combien de temps ? C’est fragile ici. Tout ne tient que sous un fil et je force ma raison, étouffe les cris du coeur. En apprendre plus encore, j’aurais aimé. Ce que tu es, ce qui t’amène à tout vérouiller, jeter la porte au fond de l’eau, les rêves que tu avais enfant. J’aurais aimé et je n’en ai pas fini. Gravir le monticule de ce sable fin, fuyant toujours plus sous mes pas, j’aurais aimé. J’ai la ténacité pour, mais ces satanées dunes, plus on s’acharne à les grimper, plus elles se dérobent sous les pieds, et alors, plus on croit avancer et moins on avance pour de vrai, fatigués. Ça patine dans la semoule comme dirait l’autre, et moi le surplace, les impasses, y a rien qui ne me tue plus tu sais. Cette cabane, j’ai mis du temps à la façonner de mes propres mains, là où rien ne peut se construire. Elle est faite de matériaux récupérés à gauche, à droite, des restes de nos ruines, dont personne ne voulait plus ici bas. Elle ne vaut pas grand chose en somme mais elle reste pour moi aussi précieuse que le plus grand des trésors. J’aurais aimé que tu vois au travers du même filtre que moi. En vain. Il faut que l’un d’entre nous déserte ce bout du monde-là. Il faut que l’un de nous lâche. Je suis la courageuse des deux et m’exile au bord d’un tout autre endroit. Je n’y espère pas de cabane, il n’en existe qu’une à mes yeux. Tout est calme dans le petit port. D’ici, sous la lumière qui perce le coton du ciel bleu, la ville, par delà la grande rade et la mer, est toute autre. Près de la cale, l’eau est par endroit transparente. Un homme est debout au loin sur la jetée de granit. Il tient du bout du bras, une canne à pêche. La texture rugueuse du quai brille au soleil, les paillettes d’or du ciel, ainsi cristallisées semblent vouloir consoler les cœurs errants. Ne me demande pas la larme qui perle sur ma joue. Ne me demande pas le vent qui irrite mes yeux. Ne me demande pas la colère, le renoncement, l’échec, l’abandon. Ne me demande pas le manque. Prends la route et vas donc voir la mer.

Photo, Port de Querqueville dans la Manche – Cotentin

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