{Texte} Suzanne

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Je voulais tondre la pelouse et puis je ne sais pas. Y a comme un truc qui stoppe l’élan et ce n’est pas forcément le vent dehors ou le gris du ciel de mars… C’est cette sensation qui saisit comme ça sans prévenir : ah oui, c’est vrai, tu n’es plus là.
Difficile d’imprimer. On ne te reverra jamais.
Y a des moments je me dis : la vie doit reprendre son cours, pas le choix.
Mais comment vivre avec l’injustice et la colère ?
Je sais, tu dirais, « souvenez-vous de moi avec le sourire et pardonnez ». Je ne suis pas de ceux qui pardonnent, tu le sais.
L’odeur, quand on rentrait chez toi, j’ai jamais su ce qui la provoquait. Mélange de nettoyants ménagers, de cire peut-être, je ne le saurai jamais. Je me suis toujours demandée si Avenue Conseil, tous les intérieurs sentaient comme ça, si c’était une question de choix de matériaux: carrelage, tapisserie, bois… On me dit je réfléchis beaucoup, je cherche à comprendre tout sans cesse, quand d’autres vont de l’avant.
C’est que ton départ, moi, j’ai toujours rien compris.
Je suis sensible aux odeurs et celle de ton appartement reste en moi comme tout ce qui va avec et qui n’est plus. L’alignement de coquetiers en bois au-dessus du four, coiffés de bonnets de couleur tricotés. La poupée blonde vintage et le chien poilu dans la chambre d’amis. La toile cirée rayée couleur crème, témoin de deux générations, qu’il fallait déplier dès notre arrivée sur la table ronde en bois. Il y en a eu des goûters et des parties de cartes là : du bonheur…
J’aimais venir chez toi à l’improviste les samedis. Pas seule. Je dépliais la nappe avec toi. On observait l’innocence nous sourire. S’il arrivait que je te prenne en photo, tu râlais comme chaque fois « oh non je suis moche ». Je te taquinais avec délice.
J’aimais cette odeur que je ne sentirai sans doute jamais plus. Tu m’as toujours accueillie comme je venais et tu ne m’as jamais jugée.
Tu aimais mes mots.
Je n’ai pas pu te dire au revoir mais je sais que tu es là avec nous toujours. J’ai parfois l’impression que je reviendrai comme ça chez toi, comme ça pouvait me piquer d’un coup. Et puis tristement, je me reprends. Il faut tondre la pelouse tu sais.

A Suzanne

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5 réflexions sur “{Texte} Suzanne

  1. Cette odeur, ces coquetiers au-dessus du four, la toile cirée… Nous avons les mêmes références Claire. Tu le sais parfaitement.
    Pour ma part, ça fait longtemps que je ne peux plus me dire « Tiens, je débarque à l’improviste, prendre l’apéritif ou partager le déjeuner… », exil volontaire de cette Basse-Normandie que je n’aimais plus.
    Et puis les gens partent. Sans que j’y sois allé pour les dernières fêtes de fin d’année, ou lors des dernières vacances d’été… Ou alors pas assez.
    Aujourd’hui, je n’ai même plus de pelouse à tondre, juste des débris de vie, explosés par terre que je dois me forcer à ne pas recoller.
    Parce qu’il faut avancer, qu’il faut « aller de l’avant » comme ils disent…
    Ne rien oublier, du moins, autant que possible. Juste se souvenir, pleurer un peu certains soirs. Tard.
    Puis sourire à nouveau le lendemain matin en s’inventant d’autres toiles cirées dont d’autres petits se souviendront…
    Grandir en somme. Parce que nous n’avons pas le choix surtout.

    Des bises.
    W.

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