{Texte} L’Agrafeuse

jonathan-simcoe-88013

J’agrafe et je dégrafe.

Toute la journée.

Pas des soutien gorges non, ne rêvez pas.

Juste du papier.

J’ai ce drôle d’outil dans mon tiroir de bureau. J’ai jamais su comment on appelait ce machin. Ça ressemble à une mâchoire miniature, on pince l’agrafe avec et CLAC, sans comprendre ce qui lui arrive, l’agrafe se retrouve séparée de la feuille de papier. Tout simple ce bidule, vraiment. Mais bon, fallait y penser. Je me demande souvent comment un type un jour a eu l’idée et s’il a d’ailleurs déposé un brevet. Parce que sans lui, je devrais dégrafer avec les dents alors vous comprenez, je lui suis reconnaissant. Ce type il devait sûrement agrafer toute la sainte journée comme moi. Et il a dû avoir besoin de dégrafer un truc un jour et BAM c’est là qu’il a eu l’idée.

J’agrafe et je dégrafe.

Je dégrafe des documents que j’avais déjà agrafés.

Toute la journée.

Je dégrafe, j’enlève des papiers, j’en remets et je ré-agrafe le tout.

Ça n’a pas l’air comme ça, mais agrafer c’est tout un art. Il faut faire ça proprement et efficacement. CLIC d’un coup d’un seul, sèchement. Des fois je suis pas sûr de mon coup alors je prends une grande respiration et je ferme les yeux pour le faire. Si ça loupe c’est tout le dossier qui est foutu . Et puis, on ne peut pas agrafer n’importe quelle épaisseur de papier. Sinon l’agrafe se retrouve toute tordue ou pire: coincée dans l’agrafeuse; et alors là, pour tout débloquer, je vous raconte pas le boulot. Je me suis parfois vu jeter l’agrafeuse à la poubelle croyez-moi. Et ça, quand y a plus rien à faire, c’est un véritable échec. J’balance l’agrafeuse avec la larme à l’œil, comme on abattrait un cheval blessé…

Bref, j’agrafe et je dégrafe, et comme vous voyez je suis devenu un spécialiste.

L’autre jour, y a un bonhomme au-dessus de moi (je sais qu’il est au-dessus parce qu’il porte une cravate), qui est venu me voir et il m’a dit comme ça, que depuis des années que je faisais ça, agrafer et dégrafer, et bien depuis tout ce temps je n’étais plus aussi performant qu’avant. Il a expliqué que les gens qui ne changeaient pas de boulot, qui ne se remettaient pas en question, étaient moins motivés et avaient un rendement moins important que les autres. Alors il m’a dit qu’il voulait « optimiser les ressources » puis il a ajouté : « Lâchez cette agrafeuse Monsieur Lamache, je vais vous donner autre chose à faire dorénavant, lâchez cette agrafeuse, lâchez-la. »

Il voulait me coller au scotch.

Le gars du scotch je le connais, il rigole pas tous les jours. Des fois le scotch il s’emballe dans le dérouleur et le petit bout d’adhésif se retrouve tout collé au rouleau. Le gars du scotch, il met des heures à retrouver le petit bout et il en a perdu la vue à force. Je voulais pas devenir comme lui. Alors j’ai pas lâché mon agrafeuse.

Le bonhomme est devenu tout rouge et s’est mis à crier : « Mais lâchez cette agrafeuse nom de Dieu Monsieur Lamache ! Lâchez-la ! « .

CLIC, CLIC, j’ai fait semblant de pas entendre, j’ai continué à agrafer, dégrafer, CLIC, j’ai respiré, j’ai fermé les yeux, CLIC. Puis un grand CLUIIC bizarre. J’ai ouvert les yeux. Le bonhomme était penché devant moi, les poings appuyés sur le bureau, un dossier agrafé à sa cravate, l’agrafeuse coincée sur le dossier qui pendait dans le vide. Quand le type a vu ça, il s’est mis encore plus en colère. De rage il a voulu à faire un grand geste de la main., j’ai cru qu’il allait me frapper. Je me suis protégé le visage vous pensez-bien, et il a comme loupé son coup et a cogné dans l’agrafeuse qui pendouillait dans le vide. Elle s’est détachée du dossier accroché à la cravate, et est venue se fracasser- je ne sais pas comment – sur la tronche du bonhomme.

Il est tombé.

Raide mort.

J’ai mis l’agrafeuse à la poubelle.

Elle était foutue.

6 réflexions sur “{Texte} L’Agrafeuse

  1. Sacrément bien ficelée ton histoire, belle imagination ce jour là t’as eu. J’aime bien le rythme , les répétitions des mots et leur conjugués agrafe agrafeuse agrafé rouleur et rouleau sonnent pile poil. On pense à Devos, on entend les petits trous de Gainsbourg aussi (mais c’est lié..) et la cravate du gars qui te colle au scotch c’était la clé… lui n’avais pas imaginé une telle machination. Car c’en est une !

    Aimé par 1 personne

  2. Ah ah ah !!! J’adore ! C’est tout un métier d’agrafer… et de dégrafer aussi (mais là, je dérive sur un tout autre sujet… désolé, déformation « artistique »).
    Bref, j’aime bien. Ça me plonge dans d’abyssales réflexions sur l’évolution de la « productivité » dans les métiers de bureau… Autour de moi, le dernier sous-main en cuir a disparu il y a seulement quelques mois… mais je suis sûr qu’il en reste un ou deux encore vivant dans les bureaux des grands chefs attendant patiemment la retraite dans de sombres et calmes bureaux au fond de certains couloirs, juste à côté du meuble ajouté, dédié à l’ordinateur, en métal fin et froid, avec son plateau coulissant pour poser le clavier et le repose-pieds ergonomique basculant ! Pauvre ordinateur qui ne s’allume guère que pour renvoyer de magnifiques e-mails remplis de power-point regorgeant de chatons-trop-mignons et/ou de photos de coucher de soleil sublimement instagramés en moins de 4 secondes par leur petit neveu expatrié à Lisbonne/Dublin/Bruxelles/Londres ou pire : Aberdeen… (déconnez pas avec Aberdeen, la ville a remporté 10 fois le concours des villes et villages fleuris du Royaume-Uni !!!)
    Bref, merci The Blonde pour cette escapade spatio-temporelle du lundi matin !

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s