{Texte} La Cabane

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Je l’imagine en haut de ce cordon dunaire, de ce bout de littoral manchois brassé par les vents, préservé, reculé de tout, sauvage.
Ici, on ne construit pas. Sûrement parce que les sols érodés sont incertains. Et puis la loi littorale est passée par là. Pourtant c’est bien là que je l’imagine. La cabane.
La rejoindre, ce serait être Alice ou Harry, connaître le secret et passer de l’autre côté du miroir…
Il faudrait être mis en condition.
Attendre la marée haute, se jeter dans les vagues écumantes, nager jusqu’au phare sans savoir si on l’atteindrait, affronter les flots, d’abord subir les courants, boire la tasse une fois, deux fois, plusieurs fois, sentir le froid glaçant transpercer son corps balloté, y penser, rejeter l’idée, y songer encore – à abandonner – puis, donner ce coup de pied dans l’obscurité des abimes, trouver l’énergie d’activer ses bras, ses jambes et enfin… nager.
NAGER. Et l’atteindre enfin ce putain de phare. Se dire qu’on oserait bien tirer le diable par la queue; on oserait bien traverser encore le havre, risquer encore l’engloutissement et la grande lessiveuse de l’âme; le faire, le chemin en sens inverse, le faire et y parvenir, rejoindre le rivage, éreinté, usé, conquérant. Et voilà qu’on y arriverait. Et la chose n’aurait pas été gagnée d’avance mais comment le savoir sans s’y être risqué ?

Alors voilà, c’est là qu’elle rentre en jeu. Ma cabane. Elle est l’abri après la grande traversée tempétueuse.

Il faudrait marcher un peu, rejoindre la dune blonde, prendre le temps de la grimper d’une enjambée franche et décidée. Il ne faudrait pas omettre de laisser la pulpe de ses doigts caresser les tiges d’oyats avant de se retrouver devant la porte en bois. Là, on pourrait décider d’y entrer ou pas, accompagné ou pas. La seule condition serait d’y porter son cœur en avant et de laisser le monde à sa condition, sur le seuil.
Dans cette cabane, je me pose en moi. Si je t’y ai invité, si tu es avec moi, nul doute que nous nous suffirons l’un à l’autre, le temps qu’il faudra. Nous y réparerons nos blessures à la lumière d’une lampe tempête, nous poserons nos mots sur du papier chiffonné, nous fabriquerons du rêve et des forêts. Si tu es avec moi, tu m’y aimeras telle que je suis. Dans toute ma complexité irritante et dans ma controverse. Et moi, je ne prendrais que ce qu’il y a à prendre. Sans attendre plus de toi. On ne possède rien de l’autre. En vérité, je ne possède pas grand chose, pas même ces quelques planches de bois. Cette cabane n’existe que dans mon esprit. C’est mon refuge. Il est fait de bric et de broc. Son confort est sommaire, son mobilier rudimentaire. Le vent d’ouest vient s’abattre sur les murs craquants et siffle dans chaque jointure. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour ressentir tout cela. Vois-tu, c’est ici que je me rassemble. Il se peut que tu me prennes pour une folle quand je te demanderai de m’y retrouver. Il se peut que tu hésites à pousser la porte. Tu feras comme tu voudras. Mais si tu dois nager jusqu’au phare, s’il te plaît, je t’en prie, reviens-moi…

Atelier d’écriture à Saint-Lô. Thème : votre refuge.

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