{Chronique} Farigoule Bastard de Benoît Vincent

Le voile est levé et le lauréat du Prix littéraire Jean Follain (Saint-Lô dans la Manche en Normandie) a été révélé.

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Benoît Vincent, auteur du livre Farigoule Bastard chez Le Nouvel Attila

J’ai eu la chance d’assister à ce moment riche en échanges et en émotion. C’est toujours traversant de voir les yeux d’un auteur encore méconnu, briller comme ceux de Benoît Vincent, un vendredi soir, dans une médiathèque vidée de tous ses badauds. Jean’s noir, chemise bleue nuit, barbe de plusieurs jours, il s’est présenté à nous, dans le manteau de la simplicité et c’est exactement ce qui nous allait. L’esprit rugueux, authentique, #nofilter de Jean-Louis Bastard serait parmi nous, et la soirée promettait d’être belle.

Pour commencer j’aimerais utiliser les mots d’Alexis Gloaguen (président du jury) pour vous planter le décor : « Un prix littéraire valorise les éditeurs qui sont capables de prendre des risques ». Et Benoît Virot, éditeur du Nouvel Attila est clairement de ce bois-là. « Et les risques sont toujours payants » de poursuivre Alexis Gloaguen.

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Alexis Gloaguen ©Jean Mesnildrey

Qui est Benoît Vincent ?

Naturaliste et botaniste, il est né dans la Drôme mais en est éloigné aujourd’hui, apprenant sa victoire au Prix Follain « entre Tocasne et Romagne, en Italie ». Son expérience professionnelle en tant qu’éducateur à l’environnement  sur le territoire des Baronnies en Haute-Provence, va profondément l’imprégner de l’authenticité d’un territoire très rural, aux traditions pastorales vouées à disparaître.
Benoît Vincent a une culture littéraire très fine et très large. Il nous parle de ce très-connu-dans-le-milieu Général Instin, de son collectif d’artistes prolifiques, de ces mécanismes d’écriture distillés dans les années 90. Puis il parle de son processus de création pour Farigoule Bastard.

Comment est né Farigoule Bastard ?

Benoît Vincent tombe un jour sur une bergère qui lui parle d’une plante que les moutons des montagnes affectionnent particulièrement. Elle l’appelle farigoule mais ce nom n’est pas répertorié en botanique alors Benoît Vincent est intrigué, fait des recherches, en déduit par le patois local que la farigoule est une espèce de thym, le thymus vulgaris, soit un thym bâtard comme la sarriette ou le serpolet… C’est là que commence un travail de composition : le personnage de Farigoule Bastard né, il a même sa page Facebook et Benoît Vincent va faire parler ce personnage chaque vendredi, sur un le site de création littéraire, Le Convoi .

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Benoît Vincent ©Jean Mesnildrey

Farigoule Bastard, l’écriture d’un lieu et un voyage linguistique

Pour parler de ce livre, il serait juste de préciser que l’intrigue est ténue. Le voyage picaresque de Farigoule vers Paris, à dos de mule et de train, est un prétexte pour faire défiler les paysages de moyenne montagne. L’histoire commence dans un village, au pied de la montagne de Chamouse et à travers l’épopée de Farigoule qui se voit partir pour assister à une incongrue rétrospective de sa vie à Paris; à travers ce récit, c’est le portrait d’un monde en disparition qui est proposé par Benoît Vincent. La réalité dure d’un territoire très rural et de ses enjeux (disparition des moutons, la fin des bergers, la dureté de leurs conditions de vie, la mutation d’un environnement…), sont révélés et transfigurés par une langue très particulière. L’auteur invente effectivement un langage, inspiré du patois qu’il connaît – celui de la Drôme – et restitue la geste de son personnage qui semble lui-même écrire. Le texte est jalonné de lettres, de listes, tout droit sorties de la « biasse » de Farigoule.

Un livre engagé ?

Benoît Vincent se défend de dire que son livre est un livre engagé. Il modère cependant ce propos. Il explique que ce « livre est un hommage à un territoire et que tout hommage est un début d’engagement ». Alexis Gloaguen, poète réaliste, ajoute à son tour « qu’écrire sur un lieu et le révéler, là est l’engagement ». Dans tous les cas, ce livre incroyable est en phase avec l’esprit de Jean Follain, qui s’attachait lui aussi à restituer l’hyper-réalité d’un territoire très rural.

Voilà, j’espère que ce billet vous donnera envie de lire ce livre. Ne vous découragez pas à votre première approche, laissez une chance aux mots de vous pénétrer. J’ai moi-même renoncé la toute première fois et puis j’ai persévéré. Je relirai de toute évidence ce livre une 3e fois 🙂

Je vous laisse avec quelques extraits :

« Le voyage, un bon voyage ce serait quoique certainement un peu long. 
Il fallait d’abord se rendre en gare, ce qui pouvait occuper plusieurs jours selon les rencontres, les inattendus. En laissant sur place l’Equipée au moment où chacun s’apprête à gravir Chamouse pour en occuper les quartiers de lavande, Farigoule Bastard se sent un peu las.
Las d’avance, las d’anticipe. »

« Farigoule Bastard est le premier récit dont le personnage est le héros.
Farigoule Bastard est le premier récit biodégradable.
Farigoule Bastard est le premier récit régionaliste mais dans le bon sens du terme.
Farigoule Bastard est le premier récit nucléaire.
Farigoule Bastard est le premier récit  antichar.
Farigoule Bastard est le premier récit antigiono.
Farigoule Bastard est le premier récit picaresque de vioques.
Farigoule Bastard est le premier récit sur pièce.
Farigoule Bastard est le premier récit encapsulé. »

« Bonsoir,
Vous êtes parti je pense depuis trois ou quatre jours, désormais. Vous devez approcher. Vous devez ne plus être lointain.
Votre courrier. Votre courrier m’a bouleversée. Non pas son ton roide qui aurait pu me désobliger, mais je passe sur vos bourrasques. C’est. La première lettre que. Je reçois. C’est. La première lettre. De vous. Que je reçois de vous. Depuis. »

« Farigoule Bastard est assis à la table de la Vieille, à présent. Une main qui tient la blague à tabas, l’autre la pipe. Il ne regarde pas mais ausculte; elle ne regarde pas mais s’échappe. Il y a une petite fenêtre au verre noirci des cuissons, et cela suffit, brèche au barrage de Farigoule Bastard, pour se précipiter, bouillonnant et violent, dehors. »

« Mais jamais ils n’ont été si éloignés que la table peine à les contenir. Ce qui sépare accole, pourtant, et ils se retrouvent pourtant dans la même pièce confinée de suie, et il va falloir amorcer la mèche de leur retrouvaille, même si c’est de loin qu’on part. »

« [Tout] ce qui passe, tout ce qui s’enfile avec la légèreté de la musique ou de la maladie, tout ce qui s’éloigne ou se retire avec la discrétion d’une nuit ratée ou d’un mot retenu, tout ce qui s’égare à en perdre haleine, tout ce qui passe sous les roues ou s’écrase contre la vitre, je n’ai pas d’autre idée, je n’ai pas d’autre sentiment à ton égard exhumé, c’est une histoire de vieille armoire de noyer, on sent la lavande encore, même si les corniches ont lâché à force d’être déplacée, moi, [ce qui ne tire pas] à hue et à dia je m’en méfie comme de la peste, les choses il faut qu’elles bougent, les gens doivent avancer, poursuivre leur route, il n’y a pas de but, je l’ai toujours dit, on me reprend aujourd’hui, on me le reproche, mais je n’ai guère dévié, je ne suis pas plus fidèle qu’une proie un garenne qui part en zigzag sous les phares ou sous le feu, mais je ne suis pas moins sévère que le chasseur engourdi quand il lance aux trousses à la fois le chien haineux et la balle invincible, mettant l’œil dans le fusil et le fusil tout entier dans [son coup], et qu’ayant anticipé sur le mouvement de l’autre, c’est une chorégraphie qu’ils nous offrent et c’est la plus belle parce qu’elle se perpétue à peine, elle est éphémère et maîtrisée comme la cadence d’une musique, comme une vérité qui ne s’étiole pas et se déroule implacable se déploie dans coup férir jusqu’à son point, jusqu’au crépuscule même, le trajet est ce temps-là, le trajet est simplement ce mouvement-là, ce geste là, qui part d’un point A et jusqu’à un point B sans se perdre en chemin, depuis la naissance jusqu’[à la mort], tout le reste importe peu, les chemin de traverse c’est pour rire, c’est encore la ligne, dans un espace non-euclidien, qui se répète, qui a dit que la danse serait raide, et le garenne et le fusil connaissent bien les aléas du labyrinthe, on ne fait que se rendre, plus ou moins vite, plus ou moins bêtement, plus ou moins courageusement à ce qui ne fait pas sens, ne fait pas pas œuvre, à ce qui n’a pas bouche, ce qui [n’a pas voix], ce qui n’a pas timbre, et qui pourtant résonne, et qui pourtant répond, répond de moi, répond de toi, et mettra un point final, je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas pourquoi, c’est comme la cigarette, quand tu l’allumes, tu contribues à sa disparition, et comme tu me lis tu me perds et comme je t’écris je t’éloigne, nous inscrirons le mot FIN sur nos bras, sur nos peaux, nous poserons tranquillement les dernières mots, les derniers souffles à la voix, à la phrase, [au chapitre], au livre, et bien malin qui pourra décrire le mouvement accompli, on est tous rendu au même terme, toute cette terre tient dans une main, tout est une main et celle-ci à tout instant, comme un cœur, peut lâcher, alors tu vois, tes simagrées, tes pirouettes, tes redoublements et tes aventures, le lecteur déjà les oublie et ce n’était pas la peine de faire tant de bruit, on ne fera, non, on ne fera pas grand cas de

nous. »

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Benoît Vincent ©Jean Mesnildrey

 

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