{Texte} L’Evidence

C’est fragile ici, très fragile…

Ça ressemble à l’enfance, aux tournois, saucisses-frites à La Glacerie, à l’ennemi en noir, aux grandes bringues plantées dans la raquette, jambes interminables, bras qui barrent tout, queues de cheval-tresses, pas de jugeote pas assez, encore moins de célérité ; ça ressemble aux chutes sur le bitume, le goudron qui râpe la peau des genoux dans une brûlure, à mes jambes courtes dans les shorts trop grands, à ma ténacité, ma capacité à me relever. Déjà.

Ça a le goût des sorties de cours, soleil dans les bassins de poissons rouges sans poissons rouges, clopes au bec derrière les pins, paquets de bonbecs dans les mains, arrêt de bus saturé, ligne 3 ou 5 direction Brécourt ou les Couplets, sacoche de solfège, flûte traversière dans le cartable, garçons en bande, marchant en groupe, parlant en groupe, jouant en groupe, la famille déjà et moi à part, pas très fille, un peu garçon, ose pas m’incruster, timidité, fracture collégiale, innocence rompue, révélation brutale des sexes affirmés, plus de mixité primaire, sélection des genres, sa place à trouver, certains qui s’éloignent, d’autres qui ne parleront jamais, ou pas tout de suite, parfois tout de même un crabe jusqu’à la porte verte.

C’est fragile tu vois.

C’est le parquet blond, ciré, contre lequel les semelles des baskets frottent et couinent – ça fait mal aux dents – les gradins et l’odeur caractéristique du hall d’entrée les soirs de match des adultes, les gens qu’on croise sandwiches jambon-beurre au poing, la main de mon père qui serre tant d’autres mains, les garçons en groupe toujours. Mes entraînements, l’ambiance bunker des couloirs des vestiaires, peu de lumière, les douches communes, les stratagèmes pour planquer son corps le plus possible avant le filet d’eau inévitable, les frissons nue sur le carrelage froid, les sacs de sport tripes à l’air, les portes qu’on ne ferme pas à clef, jamais de vol, la sécurité.

Ça ressemble à tout ça.

Et aujourd’hui, prendre ma bagnole, prendre la route ou le large, rouler vers la mer, ce mouvement, cette énergie nouvelle, ça ressemble à tout ça crois-moi. L’orange sanguine d’un soleil inhabituel s’unissant au bitume, au fur et à mesure de la progression… Se dire que depuis tout ce temps on ne fait que rêver, que cet astre fou en est la preuve, qu’il est autant déraisonnable que soi. Se pincer le poignet posé alors sur le haut du volant, invincible été, réaliser que tout est vrai, qu’on a été cette gamine et qu’on rentre simplement au bercail. Se dire encore qu’on a même pas peur, que quelque part c’était écrit, que chaque moment a son moment et que cela devait arriver ainsi. Oui . Ça ressemble à ça.

Ça laisse une drôle de sensation, comme une giclée d’adrénaline derrière la nuque, une gerbe d’écume revigorante qui éclate sur la digue, qui surprend et vous éclabousse, bouleverse tout. Tout : Les plans, les croyances, les à priori. Car derrière le soleil écrasé par delà le bocage fatigué, la mer est bien là. Et tout en elle est le contraire de soi, là maintenant. Calme, le ressac discret, l’onde d’un bleu franc renvoyant dans les yeux les dernières brassées dorées de l’astre s’éteignant, ridules pailletées, étrange sérénité, comme déjà une tendresse; et dedans moi le bouillonnement, à la fois la laisse de tant d’émotions traversées, la folie, la griserie des jours de grand vent, la tempête du cœur battant, se réveillant, s’ouvrant au monde et à ses beautés, et enfin l’accalmie.
L’évidence.
Chut c’est fragile ici…

DSC_1443
Goury Cap de la Hague

12 réflexions sur “{Texte} L’Evidence

  1. Bien balancé Claire. Fragilité… mais planquée dans l’ardeur du texte. Impression de l’urgence de dire, on revoit des flash de vie, les moments insignifiants qui amenaient des frissons ou qui les font venir aujourd’hui. Des ressentis remontent, nous reviennent comme on se les prenait avant, et on peut les prendre encore et c’est fougueux. La mer est toujours là sous le soleil orange, on a pris de la vie, elle a tout vu n’a pas changé. On est toujours là aussi.

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      1. Bouarf… Wic et moi, on a arrêté les com’ sur l’écriture à la première personne. Ça te va bien donc pourquoi essayer de le faire changer…
        En attendant, oui, un bon texte qui ne sait pas choisir entre la nostalgie des souvenirs, celle des futurs qui n’existeront jamais, ou le bouillonnement tumultueux intérieur.
        En attendant, ça ne m’a pas l’air si fragile que ça finalement. Ça ressemble plutôt à un roc, à un point fixe où se raccrocher quand les vagues de la vie sont trop fortes et qu’on s’est jeté à l’eau quand même pour ne pas sombrer avec l’épave d’un navire (une galère ? une frégate ?) perdu…

        Aimé par 1 personne

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