{Texte} Au Café d’Pierrot

Le Café d’Pierrot, on y vient traîner les coudes le long du comptoir en bois.

La tête rentrée dans leur col, prise en étau entre leurs grosses mains, des hommes massifs et trapus, rudes et barbus, laissent immobiles, la fumée de leur petit noir, filtrer lentement au travers de leurs narines. Pensifs, absents, ils s’en vont parfois, le café à moitié bu, et jettent quelques pièces contre la coupe de porcelaine ébréchée. Ils partent dans la brume des quais et s’enfoncent dans l’évanescente bruine, suivent leur ombre comme on suivrait Orphée par delà les enfers, aveuglément.

Au café d’Pierrot, il y a aussi ces femmes, seules et usées par l’amour, qui sirotent du vin rouge comme d’autres siroteraient une menthe à l’eau. Rêveuses, elles suivent de leurs doigts osseux les lignes arrondies, abandonnées dans le bois, par tous ces verres servis à tant d’autres femmes avant elles. Elle laissent leur regard triste doucement s’embuer entre deux gorgées âcres, puis dans un regain de dignité, se reprennent soudain, déglutissent et ravalent leur larmes. Fantômes de la nuit, imprimés dans le décor tamisé du bar, si leurs visages changent, elles semblent toujours là. Nul ne prête attention à ces tristes corneilles, sorcières échevelées, marginalisées.

Au café d’Pierrot, ça rentre en trombe sans prévenir à la première ondée. Ça claque la porte brutalement, ça se colle tout humide l’un à l’autre, ça s’attache aux radiateurs, en attendant son chocolat chaud. Alors ça sent le chien mouillé. Odeur stagnante qui envahit tout le troquet, tandis que ruisselle goutte à goutte la pluie, depuis les bouts de manches plastifiés des cirés suspendus. Goutte après goutte, jusqu’au plancher craquant, petites mares en petite mer, dedans le café d’Pierrot, la mer alors, bien étrangement barre; et l’averse s’arrête et les cris des goélands dehors ramènent la rumeur des poches ostréicoles jetées sur les remorques roulant sur l’estran.

Au café d’Pierrot, il y a ces marins de passage, pompons rouges voyants, qui chantent bras d’ssus, bras d’ssous des airs qui racontent les faveurs offertes par des femmes girondes. Ils cognent leurs chopes dans un bruit de vergues battantes, se tapent dans le dos en riant grassement et finissent sous les tables, tout ronflants de bière, bienheureux, rêvant déjà au prochain port…

Au café d’Pierrot, il y a moi qui écris, tout au fond de la salle, sur le bois gras et usé d’une table en chêne sombre. J’écris sur ces pêcheurs rustres, ces femmes inconsolables, ces passants trempés et sur ces matelots alcoolisés.

Et j’écris sur Pierrot.

J’écris sur Pierrot qui s’affaire derrière son zinc. J’écris sur lui que je trouve si grand, si beau avec ses yeux si clairs, ses taiseuses manières.

J’écris sur Pierrot qui ne me voit pas, qui ne me parle pas et qui ne m’aimera jamais.

J’écris tout autant qu’il m’ignore, attendant le moment où, en me servant mon habituel café-crème, il posera alors sur moi son regard profond, me prendra la main et m’emmènera loin. Très loin.

J’écris ce moment, qui n’arrivera pas…

Pierrot

Une réflexion sur “{Texte} Au Café d’Pierrot

  1. Intéressant.
    Tu aurais pu écrire un peu sur son rôle, sur son utilité. Mais le tableau reste assez fidèle à la réalité.
    Et détrompe-toi, tous les Pierrot du monde savent parfaitement qui se trouve dans leur café. Ils ont juste appris à ne pas montrer qu’ils savent…

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