{Texte} Les corps qui parlent

Mars, traverser les mois comme on traverse un champ de bataille, des ruines.

Survivre comme il est possible de survivre, lorsqu’on n’est plus rien, ni personne, ou juste un corps.

Un corps qui s’écroule.

Je suis la femme morte dans ce corps-là.

Un corps qui lâche, usé, à bout. Un corps malade et douloureux, fiévreux qui crache l’esprit très loin en ricochets. Un corps fou, désincarné.

Est-ce la grippe, la rage de dent, la graisse sur mes hanches fondue où l’écho du choc un an plus tard qui résonne encore… Ce corps – mon corps – faut croire, veut s’exprimer, hausser le ton, crier, gueuler, vociférer et la tête, ma tête ne comprend plus rien, voudrait juste tout lâcher, abandonner, s’évader. Mars. Un an ça y est. Enfin une destination, l’opportunité de tout quitter, quelques jours.

Alors moi, la femme-confettis, j’ai mis mon corps révolté dans des trains en marche vers le Nord.

J’ai mis mon corps à côté d’un autre corps malade et ensemble, après nos quelques mots frissonnant échangés sur le quai « T’es sûre de vouloir y aller? », ensemble nous n’avons rien vu du voyage. Saint-Lô, Saint-Lazare, Gare du Nord, Bruxelles, Schiphol, Amsterdam. De train en train, dormir comme de lourdes pierres inutiles. Dormir, épargner nos voix déchirées, économiser nos efforts, n’être que pour l’essentiel.

J’aimais les gares avant, les départs, les mouvements. Partir pour forcément se retrouver, des trains comme autant de possibilités d’îles et d’horizons. Aujourd’hui je ne manque à personne et personne ne m’attend plus nulle part. Gare de Bayeux, les quelques minutes d’arrêt me renvoient le premier sourire, là derrière ce poteau. Pourquoi faut-il que mon wagon s’arrête devant cet endroit précis ? Souvenir pour toujours heureux , Amour. Et j’aimais les gares et j’aimais Bayeux et tu m’aimais aussi.

Et tu m’as lâchée. Fièvre. Et je ne sais plus ce que je peux aimer . Et être malade seule, j’ai pas les épaules pour.

J’ai mis mon corps dans un train en marche. Je suis cette femme morte dans ce corps-là. Coeur-poudrier, femme-confettis.

Amsterdam. Chaque pas comme un chemin de croix et la première bouffée d’air glacé qui brûle tout dedans ma poitrine. Douleur. Ma toux comme seul moyen d’expression. Tous ces vélos autour, ces trams, ces gens nés sur des roues qui ne souffrent pas du froid mordant, ces canaux, ces eaux troubles, ces sternes et mouettes rugissantes pour quelques frites au sol. Mon corps qui se traîne je ne sais pas comment jusqu’à un hôtel oublié à un autre temps. Les marbres, les cuivres, l’encaustique, le lustre d’antan, qui semblent encore attendre des froissements de robes et de vison d’une caste étincelante et éteinte . Ce ne sera que moi et mes pieds enfermés dans des chaussures de randonnée, la goutte au nez, crachant ce qu’il reste de mes poumons, tirant une lourde valise sur roulettes. Triste princesse bancale. Chambre dans son jus, immense, délicieusement désuète, démodée. Mon antre pour trois jours. Écraser ce corps dans un lit bien trop grand, s’endormir le ventre vide, bercée par les cloches des trams vrombissant sous la haute fenêtre, la gare juste en face, au cas où il nous faudrait nous échapper…

S’échapper comme cet impossible mardi où toujours aussi mal, nous nous regardions en silence le matin, nous interrogeant l’une et l’autre : allons-nous y arriver ? Passer cette journée… S’échapper le soir enfin, jeter nos deux corps à l’arrière d’un taxi, les laisser se fondre avec le cuir délicieux d’une berline noire, chauffeur salvateur, pas un rond en poche et pas possible de payer en carte, tant pis nous verrons plus tard, prendre ce confort-là pour une vingtaine de kilomètres, la chaleur de l’habitacle, la radio néerlandaise, les euros qui enflent dans les chiffres numérisés du rétroviseur intérieur, nos rires qui éclatent pour rien, la nervosité, se taper dans les mains, se sourire enfin, vivre tout cela ensemble avec l’illusion de ne plus jamais être vraiment seule et puis retrouver nos chambres, commander une soupe chaude, s’endormir à 20h comme des enfants, entendre les trams, deviner les vélos.

Mercredi s’accorder un petit-déjeuner, de la gourmandise. Pas d’appétit, pas grand chose qui passe. Remettre nos corps dans les trains et voyager comme nous sommes arrivées, en dormant.

Je n’ai rien vu d’Amsterdam.

J’ai pensé, à ce banc en bois qui fait face à la mer, à nos noms gravés, à tous ces lieux où nous avons vibré. Les aurions-nous traversés un jour l’un sans l’autre ?

Je ne sais plus voyager, je ne sais plus aimer les trains, les gares, les hommes, parcourir des villes nouvelles, affronter une maladie, vivre seule. Je ne sais plus.

Et notre amour n’est plus et je le sais, Bayeux, Lens, Lima, Alicante, Jersey, Saint-Peter, Marrakech : aucun endroit du monde ne s’en rappellera plus, de notre amour mort.

Au retour, le train, ma voiture s’est encore arrêtée au niveau de notre poteau. J’ai ouvert un œil, je l’ai refermé, sur l’écran noir j’y ai vu ton sourire onze ans plus tôt.

Je suis la femme morte dans un corps écroulé…Et dire que l’on s’est tant aimés…

A CB et H du Nord.

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3 réflexions sur “{Texte} Les corps qui parlent

  1. Ok. Introspectif TRES bien mené. Tu n’as selon moi plus grand chose à prouver dans ce domaine/style/forme précis.
    Je suis d’avis qu’il faut tenter d’autres angles, des approches différentes. Tu as la sensibilité qu’il faut pour y arriver, pour réussir à mettre ces bouts de toi dans d’autres personnages, dans des fictions (ie. non pas dépasser le Je mais simplement le déplacer…).
    C’etait le « conseil à la con » du Wic pour cette première semaine de mars. Désolé. 🙂
    Allez, bonne semaine.
    WA

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