{Texte} Les soldes

82H

Elle avait surestimé ses capacités.

Dès qu’elle referma la porte de sa maison, elle se rendit compte que marcher ne serait pas chose évidente. Il lui faudrait être précautionneuse, économiser ses déplacements, ne pas faillir, tenir coûte que coûte toute la journée. Or rien ne put se passer comme elle l’espérait. Comme chaque matin, elle stationna sa voiture sur le parking de son lieu de travail. A sa grande surprise, en claquant la portière sur l’habitacle qui ne l’accueillerait que 8 heures plus tard, elle aperçut 10 bon mètres devant elle, l’homme qu’elle rêvait d’aborder depuis des années. 10 mètres seulement : inespéré. Elle tenta alors d’accélérer le pas pour espérer le rejoindre et peut-être enfin lui parler. Mais ses pieds la ramenèrent aussitôt à la raison. Acheter ces chaussures soldées et pourvues de talons de 8 centimètres de haut et les mettre pour la première fois un lundi matin au travail, sans même les avoir étrennées avant, puis courir après le beau collègue de service, c’était juste totalement stupide. Car à chaque pas, elle manquait de tomber. En posant le talon en premier, son dessous de pied n’embrassait pas le sol de manière homogène ensuite. Non seulement les chaussures claquaient bruyamment en deux temps bien distincts et à chaque mouvement, mais en plus de vaciller sur les aiguilles des talons, elle redoutait de glisser sur ces semelles bien trop neuves et lisses ou craignant même que ses chevilles vrillent sur elles-mêmes et la lâchent lamentablement. Sa coquetterie et sa légèreté avaient eu raison de sa sagesse et de sa réflexion. Elle avait voulu chausser ces merveilles aussitôt, les exposer à la vue et aux compliments de tous tout de suite, sans même prendre le temps de les porter un peu chez elle, d’acheter des patins pour rendre les semelles plus adhérentes ou même lacérer ces dernières au préalable avec une paire de ciseaux. Non rien de tout cela. Pire encore, ce lundi matin, sur les feuilles mortes de marronnier qui recouvraient le goudron du parking, la pluie tombait, épaisse, lourde. Courir après un homme – un homme qui marche vite ou qui a de trop grandes jambes – courir après lui dans ces conditions était une pure folie. Mais comme lorsqu’elle acheta cette paire de chaussures, elle ne suivit que sa pulsion et se mit pourtant à trottiner avec précaution et autant d’élégance que la situation lui permettait, pour parvenir malgré tout à l’atteindre et espérer accrocher à son oreille quelques tous premiers mots… 9 mètres. 7 mètres. Elle ne regrettait plus ces heures laborieuses à courir – souffrir – sur ce maudit tapis de course. Elle évita la bouillie de feuilles mortes agglomérée dans le caniveau, sauta dignement sur le trottoir qui le surplombait et aperçut l’homme atteindre la porte d’entrée et déjà la pousser.  6 Mètres. Elle pria pour qu’il ne l’aperçoive pas courir ainsi comme une dératée après lui. Elle expliquerait un retard, une réunion,  dans l’hypothèse qu’il lui tienne la porte et lui esquisse un sourire… Il poursuivit son chemin et disparut de sa vue. Elle atteignit la porte à son tour et entama un léger freinage aux abords du battant en pvc. Elle ouvrit la porte d’un geste sec et assuré puis s’engouffra dans le corridor carrelé et de toute évidence glissant. Trois enjambées et elle négocia le virage à gauche comme un pilote de formule 1, dérapant légèrement sur ses semelles lisses et aperçut 5 mètres plus loin, l’arrière de la chaussure à lacets de l’homme qui avançait toujours vers son but sans la remarquer. Elle serra les poings très forts, bien résolue à mettre toute son énergie dans un dernier sprint final qui lui permettrait enfin d’exister aux yeux de sa cible mais qui l’obligerait à devoir remettre du déodorant en arrivant dans son bureau. Avait-elle pris soudainement trop d’assurance dans ses nouvelles pompes ? Une feuille morte s’était-elle collée au dessous d’un de ses pieds sans qu’elle ne le remarque ? La femme de ménage venait-elle de nettoyer le sol ? Car elle s’étala de la manière la plus grandiose qui soit, au beau milieu du couloir et dans un mouvement spectaculaire, chorégraphié d’abord d’un gracile jeté de jambes que jalouserait toute danseuse de french cancan se respectant; jeté de jambes suivi ensuite d’un envol de chaussure droite -chaussure qui se fracassa un peu plus loin sur le photocopieur dans un bruit sourd et improbable – puis l’ensemble de cette performance lamentable vint se conclure dans un vacarme fracassant : combinaison du son de son coccyx rencontrant le carrelage et le claquement de sa chaussure restante contre le mur recouvert d’une couleur jaune datant des derniers jours de l’Ex-URSS… Rouge de honte, elle imaginait déjà l’homme sursauter, faire demi-tour, se précipiter et balbutier à son attention quelques mots faussement attentionnés tout en l’aidant à se relever et à chercher son escarpin voltigeur. Mais non. Il ne remarqua absolument rien et claqua derrière lui au loin, la porte de l’escalier qu’il devait déjà gravir quatre marches par quatre marches pour atteindre son bureau situé au deuxième étage… Elle se redressa prestement, récupéra sa chaussure, réajusta sa tenue et ses cheveux et arbora un sourire synthétique avant de reprendre son chemin, la démarche contrôlée, s’empêchant de clopiner lamentablement. L’honneur restait sauf.

3 réflexions sur “{Texte} Les soldes

  1. Ah j’adore !!!
    Je vois la chaussure allant se fracasser contre le photocopieur ! Et les bras qui moulinent dans l’air, ce moment où le cerveau essaie de savoir, à la vitesse d’un avion de chasse, s’il est préférable de battre des ailes histoire de percer en une fraction de seconde les secrets du vol humain, ou bien de poser les poignets sur le carrelage dans l’espoir d’amortir la chute en échange d’une multiple fracture métacarpe-scophoïde-cubitus !!! (au choix, rayer la mention inutile).
    Définitivement, les soldes, c’est vraiment un sport de combat. La prochaine fois, elle prendra au moins le temps de faire mettre un patin, ce sera déjà ça !
    🙂 😀

    Aimé par 1 personne

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