{Texte} Le Chat

« Ton chat m’a-dore ! »

C’est exactement la phrase que la femme balançait à travers l’appartement lorsqu’elle entrait chez l’homme et qu’elle tombait sur son énorme matou noir. Certes, elle venait rarement – la chose devait se produire une fois tous les deux mois quand, excédé, il cédait à la pression qu’elle parvenait à distiller entre eux. Mais chaque soir où elle débarquait cela ne loupait pas : « Ton chat m’a-dore ! ».

Elle semblait trouver ses aises dans l’appartement et sa spontanéité était déconcertante. Elle évoluait dans les pièces avec naturel, ôtait ses chaussures, trouvait les bons interrupteurs, utilisait l’eau de l’évier sans demander la moindre autorisation. Pourtant la poignée de visites qu’il lui avait autorisées ne lui avait pas permis de fixer dans son esprit l’existence des objets, la vibration du mobilier, la résonance de son empreinte à lui. Des statuettes en bois, africaines peut-être, une enfilade, un canapé en cuir, un plaid en laine : voilà les rares choses que sa mémoire avait pu accrocher, entre discussions et verres de vin.

« Ton chat m’a-dore ! » exclamation affirmative, suivie juste après d’un « Hey ! Salut gros chat ! ». L’animal changeait alors de pièce en dodelinant lourdement sur ses courtes pattes, sans lui prêter attention. Il rejoignait quelque coussin ou tapis moelleux pour y patouner avec délices, avant de faire deux tours sur lui-même et de s’allonger, la queue calée sous le menton.

L’homme répondait toujours : « mais non ! Il est comme moi le chat, il n’aime personne ! » mais il devait bien admettre intérieurement que le chat l’aimait bien. Son comportement devenait inhabituellement amical. Il traînait de temps en temps près d’elle, cherchant l’air de rien la main caressante. Une fois même, elle l’avait appelé et il s’était alors levé péniblement de l’endroit où il dormait, avait marché pataud jusqu’à elle. Un autre moment, il voulut même monter sur le canapé où elle était assise. Mais il n’avait pas ce droit et un simple « non » lui rappela qui était le maître en ces lieux.

Un soir, le vin aidant, l’homme voulut être le seul à obtenir ses caresses à elle. Alors il mit le chat dehors. C’est qu’elle, elle lui faisait du bien. Sa fraîcheur d’abord, son humour, et puis son sourire. Des années qu’aucune femme à part sa mère n’avait franchi le seuil de son appartement. Son cœur vrilla dans sa poitrine lorsqu’il l’embrassa pour la première fois sur le canapé. C’était si bon. Le chat couché dans un coin de la pièce ferma alors ses yeux jaunes et se mit à ronronner lorsque bouche contre bouche, toutes ces petites particules de bonheur se répandirent dans son corps à lui, véhiculées par un sang nouveau et bouillonnant qui semblait déferler alors dans sa carcasse autrefois fantôme. Oui. Peut-être le chat aimait-il vraiment cette femme.

Mais l’homme,  pour des raisons obscures d’homme, ne voulut pas revoir celle qui lui faisait du bien. Une chose étrange se produisit. Le chat dodu, pourtant toujours affamé et gourmand se mit à bouder son assiette. Il n’accueillit plus l’homme quand il rentrait de son travail et fit ses besoins à côté de la litière. Pire encore, en son absence, il se mit à lacérer son beau canapé.

L’homme se mit petit à petit à détester ce chat qui protestait ses décisions amoureuses. Quand il passait près de lui, la bête morne et triste semblait poser un regard sur lui désormais bien lourd de reproches et de culpabilité. Oui. Le chat paraissait carrément dire : « mais qu’as-tu fait sombre con? ».

L’homme devint de plus en plus mal à l’aise dans sa vie et sans cet appartement. Il se demanda s’il n’allait pas se débarrasser de cet animal inquiétant. Il n’aimait plus sa compagnie, ni le ton sur lequel il le regardait. Peut-être même commençait-il à en avoir peur. Cependant, il ne pouvait se résoudre à abandonner l’animal. Non : il n’était pas ce genre de personne. Alors…

… alors, il appela la femme après des mois de silence et l’invita à venir le soir-même chez lui, dans son appartement. Elle reviendrait, lancerait au chat un « Hey ! Salut gros chat ! », le chat serait heureux et tout rentrerait dans l’ordre. Oui le chat irait mieux.

Mais voilà : la femme déclina l’invitation. Elle était passée à autre chose, peut-être même à une autre bouche, et le chat et l’homme durent cohabiter dans cette solitude rongée de regrets pour l’un comme de rancœur pour l’autre. Plus rien n’était plus comme avant.

Atelier d’écriture : écrire sur un personnage et son milieu, dans lequel l’animal a sa place.

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6 réflexions sur “{Texte} Le Chat

  1. En même temps-ci les mecs étaient pas des idiots parfois, y aurait pas d’histoires 😉
    Sympa ce chat qui fait payer son maître 🙂 comme quoi il fait toujours écouter son chat!
    Enfin je dis ca j’en sais rien… Les chats ne m’aiment pas beaucoup … (Allergie de la mort qui tue lol)

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  2. Ce texte fait écho à une nouvelle que j’ai lu il y a quelques jours. J’ai lu dernièrement un recueil de nouvelles d’horreur de Stephen King (ça me détend et on apprend pleins de choses niveau écriture…). Dans ce recueil il y en a une particulièrement amusante (si, si ! même avec l’horreur ça marche parfois) : Un chat d’enfer.
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Juste_avant_le_cr%C3%A9puscule#Un_chat_d.27enfer

    Je trouve que la nouvelle en question va très bien avec ton texte. Il n’en faut pas beaucoup pour le transformer en quelque chose d’angoissant propre à terrifier tes lecteurs (surtout avec les chats, ces animaux bizarres et imprévisibles).
    Bref, c’est sous cet angle que je l’ai lu ce texte-ci. Et contrairement à « Woc » au-dessus, moi j’aurais fait une fin beaucoup, mais alors beaucoup plus trash !!! Mais ça doit être mon côté pervers…
    En attendant, ce chat et surtout son imbécile de maître (est-on vraiment un jour le vrai maître d’un chat ?) n’ont que ce qu’ils méritent.
    Bises The blonde.

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  3. Hi la Blonde !
    Ça fait plusieurs fois que je me fais la réflexion en lisant ta prose dominicale (notamment les textes issus de ton atelier d’écriture). Je pense que ce genre de textes générerait bcp plus de lumières si tu optais pour une fin un tentet plus positive. Pas forcément une happy end à la Meg Ryan mais qqch de moins réaliste que tes derniers choix).
    Bon, cela dit, ce n’est que mon avis et c’est toi la patronne, alors bien évidemment, tu fais comme tu le sens… Et pis de toute façon, perso, je ne resilierai pas mon abonnement… 🙂
    Bon dimanche.
    W

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    1. Salut Wic, je ne suis guère surprise par ton message. Effectivement, je pourrais écrire des textes à la fin plus positive mais plusieurs facteurs entrent en compte dans mon choix de chute :
      – Je n’aime pas les fins téléguidées,
      – Je trouve qu’on est noyé de happy end dès notre plus tendre enfance,
      – Je trouve que la vie c’est aussi la réalité des choses : non tout ne fonctionne pas comme on voudrait,
      – Je suis un peu méchante avec mes lecteurs car je fais exprès d’aller à l’encontre de leurs attentes : j’aime parfois être impertinente,
      – Je me plais à croire que si toutes mes histoires finissaient bien, justement les gens s’ennuieraient de me lire 🙂

      Pour conclure, j’ajouterais qu’il ne faut pas prendre trop comptant ce que j’écris. Déjà parce que c’est de la fiction. Certes je ne suis pas particulièrement heureuse ces temps-ci avec des hauts et des bas, mais je suis une grande optimiste. Tiens j’ai replanté mon sapin dans mon jardin aujourd’hui et les chances que ça marche sont plutôt faibles paraît-il… Merci pour ton message Wic et pour ta fidélité mais je suis désolée, je continuerai à écrire comme cela, car c’est ma blonde’s touch 😉 bise

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      1. Renvoyé dans les cordes le Wic, direct et sans bavure… 😆
        Mais comme je le disais, no pb C, c ‘est toi qui tient le crayon… lol.
        (à vrai dire c’était juste que la récurrence de la tonalité de l’impression laissée qui me gênait).
        😀😀😀

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