{Texte} De quoi je suis faite

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De la mer de la Manche, des caprices d’un climat inconstant.
Des vagues fougueuses qui attaquent les falaises déchirées.
Du paysage insoupçonné caché par la roche et de la nature qu’il faut mériter.
D’un port animé où rentrent les chalutiers escortés par des goélands bruyants.
D’étals de poissons brillants que manipulent de grosses mains rouges et calleuses.
De pavés glissants sous la pluie et de chants de marins de passage titubant dans la nuit.
De dimanche de grand vent qui vide l’esprit.

De Cherbourg.

Je suis faite de la tendresse d’une mère courage pour son jeune époux pharmacien.
De doux souvenirs d’enfant privilégiée pour qui le malheur ne fait pas partie de son verbe.
De nos rires, nos jeux, nos courses folles.
De l’insouciance servie sur un plateau d’argent.
De regroupement de famille autour des patriarches. Ensemble tous…

De cueillettes de mûres, de chasse à l’escargot, de croustillons collants, de cabanes sur l’herbe, de châteaux de sable, de pêche à la crevette, de dînettes ragoutantes, de rosbif frites-maison…

De l’amour qu’on ne prononce pas mais qui se prouve sans cesse.
De la générosité silencieuse d’un père réservé.
De la disponibilité d’une vraie maman. Toujours là…
De zones d’ombres généalogiques qu’on préfère taire.

Je suis faite aussi de colères jamais vraiment éteintes, de bouderies à répétition et de larmes exagérées.
De ces compliments qui ne mettent en valeur qu’une apparence. Superficialité.
De ce manque d’assurance, qui colle aux basques et de ce besoin de plaire pour se rassurer.
D’amitiés volages qui ne comptent pas et de popularité éphémère.
D’un besoin de ne jamais s’arrêter, de tout essayer.
D’efforts sportifs qui font évacuer la rage.
De gammes travaillées, de notes enchaînées, d’auditions fébriles, de solfège souffert.

De ténacité.

De l’inédite amitié tombée par hasard du cartable.
De cette envie alors de ne plus être que jolie.
De pages noircies.
De l’humour inspiré de gauche à droite, qui sauve dans ses situations qui embarrassent.

De temps de solitude et de mal-être terrible.

D’entêtements payants, de pulsions, de coups de tête, de coups de gueule, de grands sauts sans filets, d’indignation toujours et d’intolérance pour l’intolérance.

De ma vie qui donne la vie et s’en étonnera toujours.
D’un sourire qui désarme tout.
Puis de déception de l’homme.
D’écroulement, de bombe à fragmentation, des morceaux de moi éparpillés, de coeur-poudrier.

De force, de renaissance, d’envie de vibrer, d’exister.
De courage.
De reconstruction.
Et puis de mots toujours…

…D’où cet attachement fort pour un bout de terre paumé et cette incapacité à larguer les amarres… Rentrer toujours au port et retrouver les miens. D’où cette nécessité constante de revenir aux racines, celles qui jamais ne trahissent ou ne vous abandonnent. Ce refus d’admettre que les branches vieillissent et menacent de tomber. Cette nostalgie entêtante des temps anciens, de ce qui était mieux avant… Et cette volonté de poursuivre après les autres, de continuer à réunir, unir… D’où ce devoir d’offrir coûte que coûte la même vie à celle qui suit, comme une promesse secrète faite à ceux d’avant…

D’où cette sensibilité étincelle qui enflamme parfois tout sur son passage pour ne laisser que des terres stériles à jamais. D’où cette difficulté à pardonner comme à s’excuser, cette fierté qui me dessert et qui me pousse à tout vouloir contrôler, maîtriser. D’où ce besoin de frontières de bras pour lâcher prise enfin, baisser les armes, hisser le drapeau blanc. D’où l’envie de croire toujours que tout est infiniment possible. D’où cet acharnement à avancer, pour elle, même pliée sous le vent. Être fidèle à ce que je suis parce que ceux qui restent m’aiment ainsi.

Imparfaite.

Oublier les autres. Croire aux exceptions.

Atelier d’écriture (d’après le texte de Paul Nizon : « De la pierre de Berne, de la beauté de la campagne d’alors. Du lait maigre de la petite-bourgeoisie et d’une précoce déception devant la vie. De l’âme russe et du romantisme allemand, de la Rome hétaïre comme de la courtisane parisienne. De la figure du boxeur et du soldat. De la présomption innée de créer, sans jamais y parvenir. D’avoir pris les armes et de les avoir déposées. De mes chiens. D’où cette intoxication de toute une vie par une autre vie, la vie d’artiste. Cet attrait pour les hauteurs et pour ce qu’il y a de plus bas. Fils prodigue autant que soldat démobilisé, partisan autant que voyou. » )

8 réflexions sur “{Texte} De quoi je suis faite

  1. D’accord avec Wic, ça fait beaucoup pour une seule et même blonde mais ça se tient.
    Et puis, étant natif de la même région, je reconnais pas mal de choses dans et entre les lignes.
    Tu sais Claire, larguer les amarres, partir, ce n’est jamais que pour mieux revenir… Ce n’est pas partir qui est le plus important, c’est le voyage et le retour. Partir n’est qu’un seul petit pas avant tout ceux qui suivent, plus légers et plus intenses.

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