{Texte} Paris 14 Novembre

Par Benjamin Renier
Par Benjamin Renier

« Je viens de réussir à monter dans un train. J’arrive à 18h30 si tout va bien. »

Fuir, partir, comme s’échapper. Quitter la ville, retrouver ses murs familiers, son lit, sa couette, s’y cacher, comme s’emmurer pour ignorer, oublier l’indicible horreur, occulter.

Il avait dit : « Je n’aime pas qu’on s’inquiète pour moi, j’ai plus de chance de mourir dans un accident de voiture ou d’un arrêt cardiaque plutôt que dans un attentat ». C’est sans compter ceux pour qui il compte vraiment. Et ils sont nombreux. En particulier une. Il ne sait pas combien elle serait anéantie s’il mourrait en traversant la rue ou en prenant une balle de kalachnikov. Il veut pas voir ce genre de chose. Il est pas prêt pour ça.

Elle, elle est riche de ces vibrations et personne ne peut les lui enlever. Alors que ça lui plaise ou non elle se dit, cette importance qu’il a pour elle, c’est juste précieux, et beau, et unique. Et ce trésor, il est rien qu’à elle. A elle seule. Il a beau jouer les durs, il peut pas lui prendre ça.

Tant de personnes sont mortes tandis qu’innocentes, elles profitaient du fondant de leur vie. Elles dînaient, buvaient un verre, partageaient entre amis, écoutaient un concert, se baladaient dans la douceur exceptionnelle d’un soir de novembre. Liberté, égalité, fraternité. Chacune d’entre elle avait certainement quelqu’un comme elle dans leur vie. Quelqu’un assez riche d’attachement pour se ronger les sangs, pour pleurer la perte ou parcourir la ville sans relâche à sa recherche.

Il avait dit « Il va falloir s’habituer à vivre dans ce monde là dorénavant. »

La brutalité de ce monde, elle se la prenait en pleine face. Elle savait qu’elle existait bien pourtant mais il y avait comme une partie d’elle – une grosse partie d’elle – qui tentait d’occulter le blizzard. Et tout déferle alors. Une vague glacée qui vient lui gifler la peau. Trop froide pour laisser une sensation quelconque à la première seconde mais la brûlure est bien là juste aussitôt après. Et elle s’amplifie. Comment continuer à vivre dans ce monde-là ? Un monde où on abat froidement d’autres humains à bout portant, les uns après les autres . Comment regarder nos enfants dans les yeux en sachant que c’est ça qu’on leur laisse ? Elle voit à la télé les rassemblements, les bougies, l’entraide, la compassion, l’unisson des chagrins et des colères. Elle se dit qu’il reste de l’humanité ici-bas, que c’est beau mais qu’on pourrait éviter la rouste et rester réveillés tout le temps. Elle pense – elle peut pas s’en empêcher – que se relever du pire est possible, que quand tout semble anéanti et condamné, un élan, un sursaut insufflés dans le corps le plus usé et fatigué qui soit, peut changer les choses. Alors le monde n’est peut-être pas voué à se désagréger sous la haine et les guerres. Elle sourit. C’est son côté optimiste qui ressort. Lui, il lèverait les yeux au ciel…

Il ne pleure jamais. Cette nuit-là, il avait écouté les informations en continue, jusqu’au matin. Réfugié. En bas, dans les rues, les échos macabres des sirènes de véhicules de secours ou des forces de l’ordre. Ça l’avait fait tressaillir. Imaginer les corps déchirés non loin de là. Si près de lui, d’autres quittaient la vie dans l’extrême barbarie. Il s’était senti terriblement en vie et particulièrement coupable d’avoir cette chance là. Il s’était mis à la place des pères, des frères, des proches rongés par l’inquiétude et la tristesse, la rage. Il n’avait pas pu dormir. Et lorsque le train qu’il parvint à saisir le lendemain quitta doucement la gare Saint-Lazare, il regarda fixement les quais puis leva les yeux vers la charpente métallique. Il sentit les larmes ourler ses paupières fatiguées. Et il pensa à elle et lui envoya ce message : « Je viens de réussir à monter dans un train. J’arrive à 18h30 si tout va bien. »

Il ne voulait pas faire face à ça, au bien être qui l’envahissait lorsqu’il pensait à elle. Il n’était pas capable d’affronter ça. Partir, s’échapper, rentrer, aller vers elle sans la revoir, peut-être plus tard la serrer contre lui, se sentir vivant, trouver un sens. Aimer. La seule réponse à toutes ces atrocités. Voici à quoi il pensait en abandonnant Paris à ses blessures, emportés par ce train chargé de silence et de tristesse. Et lorsqu’il arriva à destination, usé et atterré, vidé, traînant sa valise derrière lui sur un quai vide baigné de nuit et de froidure; lorsqu’il s’arma de courage pour les tous derniers efforts qui lui permettraient d’atteindre son foyer, alors il la vit, elle, sortir de l’obscurité et être simplement là pour lui sans rien attendre. Et il sut qu’il était vraiment arrivé.

12 réflexions sur “{Texte} Paris 14 Novembre

  1. Nous pénétrons dans l’intimité d’un témoin et nous partageons en nous mêmes l’émotion qui le traverse, la peur de perdre plus que la vie: l’espérance d’aimer et d’être aimé. Merci pour ce texte qui arrive à mettre des mots sur un événement si violent et si douloureux. Prenez soin de vous tous et toutes . Jean François

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  2. Un très beau texte en effet.
    Il fait écho à toutes les questions qui résonnent dans les têtes de chacun, parents de jeunes enfants (ou pas d’ailleurs) qui se demandent que faire pour que le monde soit meilleur demain.
    Je n’ai pas de réponse, je sais juste ce qu’il ne faut pas faire. Comme cristalliser les peurs, la peur de l’autre et toutes les fausses solutions colportées par les marchands de haine.
    Nous sommes tous touchés, il faut donc tous réagir ensemble.
    Nous devons être forts, solidaires, humains, intelligents pour apprendre à vivre rassemblés car l’Humanité doit garder la tête haute.

    Aimé par 1 personne

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