{Texte} Une porte au fond de l’eau

Petite réflexion sur nos peurs …

réflexion sur nos peurs« Pour ce qui est des sentiments, je suis une porte au fond de l’eau. »

Me reviennent les mots de ma psy lorsque je lui expliquais combien cet homme noyé était attachant. Une porte au fond de l’eau ? Comment voulez-vous l’ouvrir ?

Il est question de deux personnes perdues, aux sentiments complexes, pas en accord, mais qui peut-être sans le savoir, se rejoignent terriblement. Un bon pitch de film…

Ma psy commence souvent ses phrases par « il est question de », et depuis un an que je la consulte à chaque paire de semaines, c’est elle désormais qui pleure et moi qui tend la boîte de mouchoirs. J’avais entendu un jour cet auteur sur France Inter qui faisait la promotion de son livre. Il expliquait comme le psychothérapeute pouvait se retrouver en adoration devant son patient au fil du travail mené ensemble. Il avait écrit un roman* sur le sujet. Un syndrome de Stockholm pour ainsi dire. Je ne dis pas que ma psy est totalement fascinée par ma personne, je dis juste que, nos liens tissés étant, je l’émeus et sans doute je compte un peu pour elle. Quand elle me regarde avec ses yeux tout humides, alors je sais qu’il se passe un truc entre nous dans cette pièce du lâcher-prise, où tout est possible. « Ah non pleurez pas Mathilde ! » l’intime-je chaque fois. Dans ces moments-là, n’y tenant plus, elle m’explique comme ma force l’étreint et l’éblouit, combien je suis une guerrière. Cette admiration brutale délivrée par cette personne qui parce qu’elle reçoit ma conscience nue, a tous les droits ; son admiration pour moi, la patiente-guerrière qui même effondrée de larmes garde le dos droit, elle me fait baisser ma garde. Ne plus contrôler. Je fais alors face à mes peurs et étonnamment à celles de l’homme noyé.

Il me dit qu’il admire ma force lui aussi et qu’il n’est pas comme moi. Sous cet angle, je ne crois pas être digne de son attachement. On ne s’arrête pas sur un buste d’airain mais sur un marbre amputé de ses bras. Je hausse les épaules quand il prône mon dynamisme et ma capacité à avancer.

Ai-je envie qu’on me trouve forte ?

Ma mère est mon modèle de femme forte. Une femme qui, traversée par les difficultés de la vie, ne flanche pas. Jamais. C’est de ça dont « il est question » dirait ma psy. Pas de mystère, on en revient toujours à nos mères. Comment accepter de renvoyer cette image de solidité lorsque j’ai la faiblesse de ces moments récurrents de grande tristesse ? Ma mère elle ne pleure jamais… Et si ma perception de la force était totalement faussée ? Et si être fort n’était pas finalement être dans l’acceptation de ses faiblesses ? Observer la souffrance, mettre des mots dessus, prendre le temps de la laisser nous traverser et puis la lâcher, avancer, se remplir d’autre chose, de vibrations nouvelles, d’optimisme, de foi : en somme s’accorder le droit au bonheur. Ses peurs ? Les affronter dans un face à face, bien les regarder dans le blanc des yeux et puis… les emmerder. Oui c’est ça, mes peurs je les EMMERDE. Voilà, désolée d’être grossière, mais tout est dit.

Revenons-en à cette porte au fond de l’eau. Cette métaphore me reste, trotte dans ma tête depuis des semaines. « Ça parle aussi de » peur je crois. Ma psy commence aussi ses phrases par « ça parle aussi de… ». Aimer, ouvrir la porte des sentiments, c’est être terriblement courageux. Car tant de risques par delà le battant entrouvert ! N’est-ce pas plus confortable de démonter la porte et la jeter dans le lac ? Une fois le crime accompli, on ne peut que se persuader soi-même que la porte envasée est désormais condamnée. Mais est-ce vraiment le cas ?

C’est si facile de se dire qu’on est faible lorsque d’autres sont si forts. J’ose croire que les noyés face à leurs deux uniques options – mourir ou donner un coup de pied depuis le fond de l’eau – j’ose croire qu’ils aient en eux la ressource nécessaire pour affronter leurs peurs un jour. J’ose le croire. Peut-être suis-je forte autant que ma mère au final. Ce qui m’aide à me tenir droite c’est d’imaginer qu’en ce bas monde, rien n’est jamais gravé dans le marbre, que tout reste possible avec fondant, et déraison.

*Titre du livre : Rudik, l’autre Noureev de Philippe Grimbert

Cette fiction a été écrite en atelier d’écriture à partir d’une consigne : peur ou pas peur. Il y avait comme l’ombre d’une armée de psy qui planait au-dessus de notre groupe réuni, et comme les restes d’un repas entre amies volubiles, parlant des hommes… Tout ceci présent a donné ce texte du dimanche 🙂

5 réflexions sur “{Texte} Une porte au fond de l’eau

  1. Beau texte en effet, à déguster nécessairement sur papier. Dits, les mots passent trop vite et je n’ai pas le temps de les arrêter dans ma mémoire pour envisager leurs résonances. J’écris cela parce que je fais partie de l’atelier d’écriture aussi et j’ai entendu la blonde intelligente seulement le dimanche le narrer avec sa voix douce, précise et envoutante. Merci à Wen aussi de donner un autre éclairage à cette image forte de la porte au fond de l’eau. Ceci dit, il n’est vraiment pas pessimiste, car réussir à ouvrir une porte sous l’eau, d’un côté comme de l’autre, me semble physiquement difficile. J’ai l’impression que Claire nous donne une réponse pour faire en sorte soit de réémerger la porte, soit de pouvoir l’ouvrir en dépit de la réalité: garder une certaine distance envers soi même sans se perdre de vue (très difficile) et répondre par l’humour à des choses qui nous font couler pour pas grand chose.

    Aimé par 1 personne

    1. Bravo Jean-François pour ton commentaire car tout y est. Effectivement j’ose croire qu’il existe des solutions en nous pour éviter de croire que les choses restent aussi figées et impossibles, qu’une porte au fond de l’eau… Te voir écrire un message ici sur mon blog me touche énormément, d’autant que j’apprécie beaucoup tes textes d’atelier, surtout ceux écrits avec humour, quoi que tu sais aussi nous empoigner le coeur comme il faut 😉 merci encore, bise

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  2. Très intéressant cette idée de la porte au fond de l’eau !
    Sauf qu’au début, j’en avais une représentation très onirique en fait. J’imaginais ce noyé, flottant dans l’eau, profitant de sa chute dans les bas-fonds maritimes étonnamment clairs pour faire un retour sur lui-même et sa vie, comprenant enfin ce qu’il faut lâcher pour vivre autrement que triste sans pour autant avoir la force (encore) de remonter.
    Mais au bout de la chute, à l’orée de l’abdication terminale, il entrevoit au fond une porte dans laquelle il peut s’engouffrer et échapper à son funeste sort.
    Finalement, je suis peut-être moins pessimiste que prévu… 😉
    Un bien bel exercice d’écriture et hautement intéressant.

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