{Texte} El Chaparral #4

Le Petit Bain – Torrevieja

Dans le petit bain de la piscine jouent deux jeunes enfants. Un garçon, une fille. Quatre ans, quatre ans et demi pas plus. Ne se connaissent que le temps d’un été, réunis par l’eau rafraîchissante, par la langue commune, leur condition d’enfant.
Ils jouent dans un bain d’innocence.

Parfois, le petit garçon arrose la petite fille qui râle et s’en plaint à sa maman. Mais chaque fois la petite fille revient vers le petit garçon. Jamais le contraire et le garçonnet ne s’excuse pas. Elle revient. Même lorsqu’il tire sur son maillot de bain, même quand cela découvre le bas des reins de la fillette, elle ronchonne et revient. Toujours. Et ce petit jeu dure longtemps sous les regards des deux mamans qui, chacune allongée sur sa serviette, surveille son enfant. Elles ont l’œil triste ces deux mères. Elles se souviennent comment jadis les pères les séduisirent l’air de rien, les mirent si souvent à distance pour mieux les rendre dépendantes de leurs charmes. Alors ces mères, elles se disent qu’il n’y a pas de mystère, que tout commence pour ainsi dire, dans le petit bain.
Et où sont-ils ces pères ? Ceux qui devaient venir en vacances avec elles, où sont-ils ?

Les enfants les réveillent de leur pensée comme de leur mélancolie. Elles se disent, c’est ainsi : les hommes se barrent laissant celles qu’ils aimèrent seules au bord de la piscine, tandis que, se rejoue le drame de la vie juste-là dans le petit bain.

Le grand bain : y nager mais avec prudence.

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José – Torrevieja

Sur le bord de la piscine, la femme qui fait la tronche a un enfant. Un petit garçon qui tire parfois sur le maillot de bain d’une petite fille.
Ce petit garçon, vient toujours avec un ballon. Mais sa mère ne se baigne pas et ne veut pas jouer avec lui. Souvent, après midi, arrive un homme très brun. Espagnol. Il salue toujours la femme qui fait la tronche et pose sa serviette pas trop loin à côté. Ils échangent souvent deux mots à propos du gamin qu’elle couve du regard. Il est content qu’une étrangère dans son pays parle aussi bien sa langue et surtout fasse l’effort. Ça change de tous ces Anglais qui depuis toutes ces années qu’ils viennent ici, ne sont pas capables d’aligner trois mots. Mais elle, c’est pas pareil, elle est française… Il était fier un jour car il parvint à demander au petit comment il s’appelait et ce, dans sa langue maternelle et peut-être elle, ça ne l’a pas laissée indifférente. Il espère…

Tous les jours, l’homme se douche et rejoint dans l’eau de la piscine le petit garçon. Et ensemble ils jouent longuement au ballon. Et la femme qui fait la tronche, ça la soulage un peu car elle s’occupe seule de son enfant le reste de l’année, alors pendant les vacances elle voudrait bien souffler. Même si elle culpabilise un peu, elle laisse l’homme jouer les baby-sitter. Elle se dit qu’après tout elle en a le droit. Elle s’allonge sur sa serviette, lit un livre, ne surveille plus le petit. Et l’homme dans l’eau jusqu’à la taille seulement, entre deux passes au garçon, observe la femme. Il ne voit pas si parfois elle le regarde car elle porte de larges lunettes de soleil. Il aimerait, il voudrait ne pas faire tout cela pour rien…

Ça fait une semaine que dure ce petit manège; depuis qu’il est arrivé ici en vacances avec sa femme. Il était venu goûter l’eau de la piscine d’un doigt de pied et, pendu au téléphone, il l’avait vue, se demandant comment une femme comme elle pouvait être seule, seule avec un enfant. Et puis il trouva le gamin mignon et drôle, déluré. Exactement le genre d’enfant qu’il rêvait d’avoir un jour.

Le matin, il se levait d’un bond, prenait seul son petit-déjeuner sur la terrasse à l’ombre du grand caoutchouc de son voisin Antonio. Sa femme suivait, un train de retard, accablée par la chaleur. Elle le croisait en descendant de la chambre, tandis que lui remontait faire un brin de toilette. Il prenait alors un peu de temps pour s’entraîner à sourire devant le miroir, se répétant intérieurement combien il était beau, et fort et séduisant. Il se rejouait la scène où il arriverait tout à l’heure à la piscine. Puis il revêtait son plus beau maillot de bain, celui avec des fleurs hawaïennes blanches sur fond rouge, redescendait au rez-de-chaussé, échangeait trois mots avec sa femme qui déjeunait lentement, et, ôtait ses tongs vertes et jaunes – aux couleurs du Brésil – pour chausser une autre paire moins précieuse, en mousse bleue, des tongs qui faisaient « scrontch, scrontch » quand les pieds étaient encore mouillés. Midi passées, il prenait le chemin de la piscine, le coeur battant tant il espérait voir cette femme et son enfant.

Le 8e jour, même rituel. Petit-déjeuner, caoutchouc, salle-de-bain, échauffement de sourires niais, short hawaïen, échange de tongs, piscine. Il était décidé. Il avait même pris des pistolets à eau pour amuser le petit, il voulait mettre toutes les chances de son côté. Il voulait jouer le tout pour le tout, dire à cette femme combien elle lui plaisait, lui proposer, de tout quitter pour elle, partir en France, avec elle, le gamin sous le bras. Il espérait qu’elle comprendrait tout ça en espagnol et surtout, il espérait qu’elle dirait oui.

En poussant la grille qui donnait accès à la piscine, il n’en menait pas large mais se motivait en se répétant que, qui ne risquait rien n’avait rien. Quelques pas et il serait fixé.

Mais ce jour-là, pas de Française sur le bord de la piscine, pas de gamin. Ni le lendemain, ni les jours suivants non plus.

Fin des vacances.

Le short hawaïen trouva le placard de José qui ne se rendit plus à la piscine de tout son séjour.

Ces textes appartiennent à la série El Chaparral. Pour lire le précédent texte, cliquer ICI

5 réflexions sur “{Texte} El Chaparral #4

  1. Dans le petit bain des vacances parenthèses, l’horizon est rarement à plus de 7 jours…
    Passé ce délai, il faut replonger dans le grand bain de la vraie vie réelle.
    José le saura pour la prochaine fois… ou l’année prochaine s’il a vraiment de la chance !

    Aimé par 1 personne

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