{Texte} Concordance de temps

Il y avait comme un appel. Voir la mer.
Se pointer comme ça, dégringoler la dune, caresser de la pulpe des doigts les tiges d’oyats, se planter devant, là. Parfois se jeter dans l’immensité grise, un jour nager jusqu’au phare, ne pas savoir si le retour sera possible, s’en moquer, oser espérer la crampe, s’en vouloir de penser à ça, ne pas sombrer pourtant. Elle avait aperçu ce type sur son toit faisant semblant de changer trois tuiles. Elle en était sûre, il avait surveillé son bain, avait senti  qu’elle ne reviendrait peut-être pas jusqu’à l’estran. Sortie de l’eau, elle s’était tenue bien droite, bombant la poitrine, s’enroulant avec hâte dans sa serviette, comme pour dire « regardez je suis encore de ce monde… »

Agon semblait vivre sans elle. Les soirs d’été étaient animés. Elle aimait la promenade de long des grèves, croiser les passants insouciants. Ils arpentaient ce bout de littoral, s’arrêtaient pour boire un verre en terrasse et lorsque plus aucune table n’était disponible, improvisaient leur halte assis sur le brise-lames, leur verre de bière posé à même le béton. Ça sentait les moules-frites, les gaufres et le sable mouillé.  Un soir, la mer était belle, le soleil rasant, franc, abandonnant à contre-jour sur le sable blond, quelques silhouettes d’enfants accroupis dans un miroir d’eau. L’air était bon. Elle se sentit apaisée et se souvint, combien chez elle, là-haut, elle l’avait appris, il fallait toujours aller voir la mer, quand rien ne peut plus consoler. Elle osa s’assoir seule dans un restaurant, commanda des huîtres. Elle ouvrit la baie vitrée près de sa table pour, l’odeur de la marée basse, la vue, le soleil couchant. C’était apaisant. Dans ces moments-là, il y a toujours quelqu’un qui a froid et qui vous oblige à fermer la fenêtre… »Les gens passent à côté du meilleur », se dit-elle. Plus tard elle rentra chez elle, dans sa campagne baignée d’étoiles, où seule l’obscurité l’attendait. Elle se promit de revenir souvent à Agon-Coutainville.

agon coutainville

La chose ne fut pas possible comme ça. Les semaines passèrent, le quotidien reprenant sa place, le travail aussi. Et puis un matin, à 8h30, les mains vissées sur le volant de sa voiture, elle lâcha « et merde… » avant de quitter la quatre voies et de filer vers Coutances. Aujourd’hui elle ne travaillerait pas. Il était 9h passées lorsqu’elle stationna la voiture le long d’une de ces villas élégantes de la moitié du 19e siècle, côté rue. Assise derrière son volant, elle déboutonna son chemisier, le fit glisser sur ses épaules nues et enfila sur son soutien-gorge de fine dentelle noire, une vareuse d’homme abandonnée depuis trop longtemps sur la banquette arrière. La petite station balnéaire était encore ensommeillée, vacancière paressant après une nuit lourde de chaleur et de fête. D’un pas, elle quitta la rue pour se retrouver côté mer. L’eau se jetait contre la digue avec énergie, explosait à la verticale en bouquet. Elle respira la fraîcheur de ces gerbes salées, se sentant presque vivante. Dans sa vie désormais, elle buvait la tasse. Des vagues dans la tronche, déferlant les unes après les autres sur son corps noyé et fatigué, elle avait l’habitude. Alors se prendre vraiment la marée en pleine face comme ça, un lundi matin, ça la fit marrer. Elle ferma les yeux, s’avança vers le ressac et attendit la prochaine explosion.

Il était là, pas loin. Le type du toit. Il était venu comme elle, s’était laissé avoir par l’appel de la mer. Il avait laissé les vagues envahir tout son être. Elles étaient drôlement régulières ce matin. Le vent d’ouest les poussaient en biais depuis le large vers la Côte des Havres. De fines vaguelettes se dessinaient au large dans des camaïeux de vert puis gonflaient en se rapprochant du rivage, prenaient du bleu au ciel, un peu de gris aussi.  Crêtées d’écume blanche, les vagues grossies mourraient en bouquets festifs, contre la digue, éclatant en milliers de gouttelettes mousseuses. Il vit cette jeune femme blonde, trempée, vêtue d’une vareuse couleur brique, riant aux éclats comme une enfant, les yeux fermés. Il la reconnut. Elle était différente de cette naïade fragile affrontant les flots avec incertitude, cette autre fois près du phare. Il ne sait pas pourquoi, il songea, en la voyant comme ça  rire sous les vagues pulvérisées, il pensa que les femmes étaient surprenantes,  multiples pourtant sous une seule et unique enveloppe. Flirtant avec le bord du gouffre, elles pouvaient éclater en plein vol et disperser comme ces vagues, comme autant de morceaux d’elles-mêmes, de combinaisons diverses et infinies qui ne pouvaient faire d’elles que des créatures insaisissables, bouleversantes et dangereuses. Oui. Les femmes étaient pour lui, comme des bombes à fragmentation.

Elle troublait cet instant qu’il affectionnait tant, cet instant rien qu’à lui, où ne pensant plus à rien face à cette immensité marine, il se disait, qu’il se laisserait bien engloutir, absorber par les éléments. Et puis la femme trébucha, se prenant les pieds dans un anneau d’amarrage. Il se précipita pour la relever, balbutia quelques mots attentifs et puis le contact fut ainsi établi, comme s’il avait été nécessaire d’en passer par là pour que puisse se créer l’opportunité de s’apprivoiser. Il proposa, monter jusque la maison qu’un ami lui prêtait, pour qu’elle puisse se sécher un peu. Elle accepta. Elle se sentait en confiance avec cet homme plus âgé. Elle se savait paumée, détruite et à portée de cœur, étincelle. Elle ne comprenait toujours pas ce qui lui était arrivé, pourquoi on l’avait abandonnée. Elle savait peu de choses, mis à part que la vie était faite d’opportunités et que rien n’arrivait comme ça. Elle ne croyait pas au hasard et se disait que tout était possible dans ce monde de dingues…
Lui avait ce regard vif, sincère et sensible aux autres, qui semblait dire « c’est fragile ici chez moi ». D’âge mûr, difficile à déterminer pour elle, l’expérience qui coulait dans ses veines était d’emblée rassurante. Il avait de solides mains, travailleuses mais soignées. Sa peau était brunie par le soleil et ses cheveux encore bien bruns. Il posait ses mots en s’excusant d’exister, parfois bafouillait un peu mais la délicatesse de ses paroles laissait entrevoir sensibilité et poésie. Il l’accueillit dans cette maison aux allures de cabane, faite de meubles dépareillés, anciens et chinés. Elle ôta sa vareuse pour qu’elle sèche un peu, il détourna le regard et lui tendit un pull à lui, qu’elle enfila. Il prépara du thé, elle le trouva bon et dit simplement que ça lui faisait du bien. Ils se devinèrent tous deux perdus et cassés, et réunis à cause de cela. Ils ne parlèrent pas, laissant la parole à la mer et aux craquements du plancher de la maison. Il restèrent un moment ensemble, se sentant bien comme ça, lui assis dans le rockingchair à bouquiner, elle dans le vieux sofa à écrire des trucs, sur un carnet à spirale. Ici chacun était à sa place et étrangement les temps concordaient.

 

 

7 réflexions sur “{Texte} Concordance de temps

  1. A reblogué ceci sur Entre nouset a ajouté:
    Parce que j’aime beaucoup cette rencontre,
    Parce que c’est une amie,
    Parce qu’Agon-Coutainville est la plage de mon enfance,

    Parce qu’il faut faire très attention lorsque l’on tient une bombe à fragmentation dans ses mains…

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  2. Une très très belle petite histoire, une magnifique rencontre comme je les aime tant.
    J’aime l’idée qu’un Homme peut rassembler ce qui est épars. Ramasser des petits bouts d’être pour les réassembler. Pas les recoller non, juste les remettre ensemble, en équilibre les uns avec les autres.
    Pour créer l’unité et l’harmonie.

    La prochaine fois que tu y vas…, sur la promenade de Chausey, fais signe à l’horizon pour moi stp.
    Il comprendra.

    Aimé par 1 personne

  3. L’océan symbole de vie, une femme précise et un homme tout en esquisse pour un texte apaisant qui se termine comme une évidence. Très féminin et rondement mené (pour une blonde qui ne pense que les dimanches ;). Bravo.

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  4. Jolie petite histoire!!
    Comme quoi, certaines rencontres ne sont pas dûes au hasard mais sont faites au bon moment 😉
    La mer , je n’ai encore trouvé rien de mieux que de m’asseoir face à la mer lorsque ça ne va pas…
    ❤️❤️❤️

    Aimé par 1 personne

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