{Texte} Le Coeur-poudrier

Elle dit : « j’aime les trains, ceux qui se meuvent, pas ceux en gare qui vident leurs toilettes sur les rails. J’aime les trains en mouvement car ils sont comme porteurs de promesse… Les soirs d’été, depuis ma chambre, mon lit, j’écoute le dernier qui part, celui de 23h30. Je sais qu’il arrive à Cherbourg vers minuit. Quand j’étais étudiante, il ne fallait pas le rater. »

Le soir, je crois, elle ne saute pas par la fenêtre, même pas en pensée, même pas en rêve. Dans mon jardin moi, au milieu des roses, des salicaires et des achillées, de leurs ombelles, je l’imagine attendant son train. Elle doit penser aux petits cailloux dans sa cour, ceux qui s’barrent on n’sait où. Elle doit je crois, se rappeler combien, elle aussi voulait se faire la malle, faire comme eux, rouler jusqu’en bas d’la rue, jusqu’à la gare, sauter dans un train et partir, voir du pays. Elle se souvient, elle est restée pour remettre du gravier. Ça, elle n’est pas l’genre, à rechigner à la tâche. Courageuse. Elle est de ces bois solides et fidèles, qui vous suivent toute une vie, en armoire normande ou en grande tablée de chêne. Inusable. Elle sait travailler le jardin, elle a appris. Elle a l’habitude de gratter les parterres, enlever les mauvaises-herbes, tailler les hortensias, les rosiers, même ramasser les ronces, se griffer les bras, les jambes. Ne pas s’en plaindre. Sur le moment elle n’y fait pas attention à sa peau abimée, au sang. Elle a depuis toute petite, les genoux plein de marques, de bleus. Trop garçon-manqué, sportive. Elle n’aime pas ses jambes. Pas assez féminines, courtes, musclées. Alors la griffe d’une ronce, ce n’est qu’une blessure de plus. Les voisins passent et lancent d’un ton moqueur : « y aura d’la mûre cette année ! » . Elle répond, elle a la bonne répartie. Plus tard elle se dit, elle pourrait prendre soin d’elle de temps en temps, essayer d’être jolie, elle pourrait éviter les épines dans les talons ou mettre de vraies chaussures pour jardiner. Pied-nus dans les sandales, ça fait mauvais genre ici, amateur. Les voisins doivent penser « les gens d’la ville, à la campagne ils sont largués » sauf qu’ils ne savent pas, qu’il n’y a plus de « ils », il ne reste plus qu’elle.

Elle se sent seule, abandonnée. Incomprise. Elle ne craque pas, du moins en apparence, et tous autour d’elle la trouvent tellement si forte. Ils disent « comme tu es, toi, tu retrouveras quelqu’un rapidement et tu seras heureuse, tu verras ». Elle sourit, aimable, mais dans sa tête ça soupire longuement. Alors elle attend que passe l’été, sans grillades, ni rosé, elle attend son train à elle, et elle espère l’autre pays comme un endroit vide d’elle-même, un endroit qu’elle connaît bien certes, mais qui a eu le temps de l’oublier, un endroit où elle pourrait passer sans historique, sans passif, sans voisins, sans personnes autour d’elle, désolées, bienveillantes, compatissantes. Là-bas, peut-être alors elle pourra être elle, se retrouver un peu… Oui car désormais, je crois, elle ne se reconnait pas…

Alors je lui écris.
Je lui écris mon toit, mon grand frêne, les livres que j’ai lus, des livres sur les trains. Je pourrais lui raconter que l’amour toute une vie, certains n’y arrivent pas, et que parfois ça marche, mais ces mots-là ne réparent pas.

Y a rien qui puisse la réparer en fait. Du moins, pour l’instant…

Rien qui puisse rassembler la poudre de son cœur. Coeur-poudrier.

à J.

coeur poudrier

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