{Texte} Le Coureur

claire larquemain le coureur

Sous l’allée de marronniers, un tapis de feuilles par endroit craquantes comme humides, se déroulait devant moi, dans un camaïeu chaleureux d’orange et de jaunes envoûtants.

Je courais-là, seul, chaque matin au réveil du monde, témoin au fil de mes semaines des plus belles aurores, de l’empreinte des saisons sur ces êtres aujourd’hui dénudés.

Ce dimanche, le jour se montrait paresseux, et c’est dans une lumière bleue-grise que commençait alors ma course. Le corps léger et le cœur plombé, mes timides foulées s’affirmèrent très vite, emmenées par la musique vibrante qui se répandait par mes oreilles, dans mon cerveau englué. Je respirais au rythme de mes enjambées, bondissant prestement et laissant échapper de ma bouche un souffle chaud, à chaque fois que mon talon frappait le bitume. Par cette empreinte, la ville résonnait en moi. Chaque petite bouffée de fumée s’éteignait aussitôt dans l’atmosphère froide et j’imaginais alors qu’une partie de mes tourments me quittait aussi.

Mais toujours le manque restait. Là. Tapis au fin fond de mes tripes, taiseux, prêt à se réveiller, pour qui pourquoi, à bondir en moi et tout embraser. Comme chaque fois.
Comme chaque fois si je le laissais faire, j’aurais envie de te voir, là tout de suite. Et je le sais bien, si je cédais encore, je serai condamné.

Alors je redoublais d’efforts, continuais ma course, maintenais la cadence puis sentais la douleur physique monter.

Souffrir. Faire endurer le corps pour t’oublier juste un peu. Tenir, courir, tenir encore, courir, courir, serrer les dents, serrer les poings, courir toujours. Courir vers quoi ? Vers qui ? Non. Lutter, garder en tête l’objectif, résister, s’y tenir et juste courir. Au bout d’un moment mes jambes me lâchèrent puis la souffrance et le déchirement dans mes côtes s’atténuaient soudainement, laissant tout mon corps n’être qu’une simple machine en mouvement. Poursuivre, ne plus réfléchir. Lâcher prise, aller sans but, sans pensées, vers nulle part, suivre simplement les arbres, sentir sous mes pieds les bogues rouler, ne pas vaciller, fixer un point au loin, n’importe quoi, respirer et poursuivre…

Dans ma course, un soleil rasant perça enfin au balcon des nuages et sembla m’encourager. Je tins bon, sentis la peine s’effacer sous une déferlante de bien-être. Un sourire se dessina sur mon visage tandis que se profilait le bout de l’allée. Plus que quelques mètres, quelques troncs puis enfin le dernier. La machine s’arrêta net, autorisant mon esprit à redevenir maître. Étirant les muscles de mes jambes sous un désormais franc soleil, je soupirai longuement goûtant la plénitude, et posai une main sur l’écorce centenaire d’un des arbres. A son pied, trop peu de feuilles. Je levais alors le nez vers son feuillage étonnamment intact, posant ensuite mon regard sur ses frères dépourvus. Un frisson me parcourut. Il fallait que je te voie…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s