{Texte} Considérations capillaires

Louvres Lens claire Larquemain
Par Claire Larquemain

« Tiens ? Tu as coupé tes cheveux ?

Magalie était la dixième personne depuis ce matin à me poser cette question. Et comme mes neuf autres collègues, elle n’attendit pas ma réponse avant de poursuivre :

« C’est super ! ça te va beaucoup mieux ! »

J’appréciais certes la gentillesse qui semblait émaner d’une telle remarque. Le problème, c’est que je l’appréciais deux, voire trois secondes seulement. Car il n’était que neuf heures et les dix personnes de mon étage venaient de me faire comprendre qu’avant cette nouvelle coupe, je n’étais pas bien terrible. Comme Magalie et moi étions amies – cela faisait sept ans que nous travaillions dans le même bureau – plutôt que de la remercier niaisement comme les autres, je décidais de creuser le sujet pour comprendre en quoi j’étais « mieux », espérant conjurer en quelque sorte cette remarque qui commençait à m’horripiler.

« Mieux ? Ah bon ? Comment ça ? lui demandai-je simplement.
– Cette coupe te va super bien Clarisse ! Elle met en valeur ton visage et ça te donne une allure vraiment dynamique ! J’adore ! Ah vraiment c’est beaucoup mieux ! répondit-elle enthousiaste. »

Finalement je le lui fis, mon sourire niais, à Magalie.
Bon. Comment accueillir l’information ? Voilà la question que je me posais en allumant mon ordinateur l’air faussement concentré.
Petit 1, cette coupe de cheveux m’a fait du bien, je suis belle et les gens le voient. Je suis une femme « Barbara Gould ».
Petit 2, les gens sont faux et font des compliments pour avoir l’air poli. En réalité ils s’en balancent complètement de mes états d’âme capillaires. Les gens sont décidément cons.
Petit 3, avant j’étais moche et je ne transpirais aucun dynamisme avec mes cheveux tout filasses et secs. Maintenant je suis mieux. Avant j’étais une merde.
Je repensais alors – tout en lisant les 45 mails arrivés sur ma messagerie pendant le week-end – je repensais à ce que ma psy me disait l’autre jour en me tendant un nouveau mouchoir.

« Puisque votre mari n’est pas encore disposé à s’occuper de vous, que pensez-vous Clarisse de commencer par prendre soin de vous, vous-même ? »

Je me mouchais en l’écoutant puis tentais d’enrayer la crue qui ourlait mes yeux et commençait à ravager le mascara que j’avais appliqué deux heures avant, en tirant la langue.

« Recentrez-vous dans votre propre maison Clarisse et laissez Allan dans la sienne. C’est bien campée, droite dans vos baskets, alignée avec vous-même que vous parviendrez à lui dire ce que jusque là vous n’arrivez pas à faire sortir. » avait-elle ajouté.

Voilà pourquoi j’avais pris rendez-vous chez le coiffeur en lui donnant carte blanche sur le devenir de ma chevelure. Visiblement, ce coiffeur était bon. C’était déjà ça.
Pour autant, je me sentais mal. Comment ce panel de dix collègues pouvait-il se permettre de me faire comprendre qu’avant, j’étais perfectible ? Pourquoi alors personne n’avait pris la peine de me le signifier ?
J’étais en train de me torturer l’esprit en tapant nerveusement sur mon clavier lorsque je m’aperçus que Magalie me regardait en silence. Elle avait stoppé toute activité et, la tête appuyée sur ses deux mains croisées, elle m’observait.

« Qu’est-ce que tu as à me regarder Magalie ? Tu as un souci ? lui demandai-je légèrement irritée.
– Non, non répondit-elle avec un sourire bienveillant. C’est juste que j’étais en train de t’admirer.
– M’admirer ? Dis pas n’importe quoi voyons, fis-je terriblement mal à l’aise.
– Je ne dis pas n’importe quoi. Je te trouve vraiment très belle. Il y a quelque chose chez toi qui a changé… ajouta-t-elle.
– Oui je sais, je suis mieux…lui répondis-je, sarcastique.
– Oui c’est ça, confirma-t-elle. »

Elle se leva, quitta son bureau et se dirigea vers la cafetière pleine, qu’elle avait dû mettre en marche en arrivant un peu plus tôt. Elle attrapa son mug, posé juste à côté et fit couler le liquide fumant dedans. Son mug, c’était le dernier cadeau de Patrick, son mari. Un mug blanc arborant leur photo de mariage : elle dans une robe bouffante et meringuée, coiffure improbable et ligne de mannequin anorexique. Lui, sourire exagéré, dents blanches « «Email Diamant », costume sur-mesure un poil trop serré, cheveux gominés. Le bonheur étalé à la vue de tous.

« Tu veux un café Clarisse ? »

Ma tasse à moi, impersonnelle, était sale de tous les cafés jamais bien rincés. Son anse était brisée. Mon regard se posa sur la taille de Magalie, qui me tournait le dos. Malgré ses deux grossesses, elle était toujours aussi mince. Qui plus est, son mari, Patrick, lui faisait régulièrement des petits cadeaux qu’elle ne manquait pas d’exposer à tous au bureau. Comme ce mug. J’enviais cette femme, qui avait véritablement la vie que chaque trentenaire espérait avoir et que je voyais cinq jours sur sept depuis tant d’années. Je sentais la colère monter en moi.

« Parce que tu crois vraiment que je suis mieux comme ça Magalie ? »

Cette histoire commençait à m’obséder.

« Mais enfin, qu’est-ce qui t’arrive ? T’es de mauvaise humeur ? rebondit-elle. »

Je sautais de mon siège brusquement, en le repoussant d’un coup de bassin. Il glissa sur ses roulettes et s’écrasa contre le mur dans un bruit de plastique sec.

« Mais ma pauvre Magalie, si j’étais vraiment mieux, je ne serai pas ici, à bosser dans cette boîte pourrie avec des abrutis de collègues condescendants ! »

J’étais là, debout au milieu du bureau, bien campée dans mes escarpins de huit centimètres et demi de haut. Il fallait que je crache, là, maintenant, au visage de Magalie. C’était irrépressible.

« Si j’étais mieux, je ferai du sport pour garder la ligne et j’arrêterai de bouffer tout et n’importe quoi pour oublier que ma vie est nulle ! continuai-je. »

Magalie me regardait interloquée, coincée entre l’impression d’être piégée dans une caméra cachée ou celle d’assister à une fusillade dans une école américaine.

« Si j’étais mieux, je quitterai Allan qui ne me regarde même plus ; qui ne me touche plus que pour me faire l’amour médiocrement avant de s’endormir avec la satisfaction fausse d’avoir combler sa femme ! ajoutai-je.
– Mais enfin Clarisse, calme-toi…tenta Magalie en posant son mug sur son bureau avant de refermer la porte de notre bureau.
– Si j’étais mieux, je ne ferai pas semblant d’être une mère parfaite alors que la vie de famille c’est la pire chose qui ne me soit jamais arrivée ! hurlai-je à présent.
– Clarisse… On va parler… Assis-toi… me demanda t-elle retrouvant son sang-froid. »
Elle s’approcha de moi et posa sa main sur mon bras. Son regard était intensément plongé dans le mien. Je poursuivais pourtant, les sanglots pris dans ma gorge, toujours debout.
« Tu comprends Magalie ? Si j’étais mieux comme tu dis, mieux qu’avant… Et bien je me sentirai vivante, vivante ! »

Elle posa ses mains sur mes épaules et m’attira contre elle.

« Je comprends, dit-elle. Je te comprends Clarisse. »

Elle me serrait maintenant très fort.

« Moi je te le dis, tu existes. Je te sens, là, contre moi, ton corps contre le mien et tu existes je te le dis, tu es vivante. Crois-moi. »

Je me mis à pleurer doucement.

« Tu es courageuse tu sais, murmura t-elle à mon oreille. Tu es courageuse d’avoir dit tout ça sans t’écrouler devant moi. Je crois que tu es prête Clarisse. »

Je me détachais alors de son étreinte.

« Prête ? demandai-je surprise.
– Oui prête. Je crois que tu es prête à changer, à tout recommencer, peut-être quitter Allan, faire ce dont tu as envie, vivre ta propre vie. Exister. »

Je regardais Magalie sans dire un mot. Cette femme avait tout compris et mettait les mots que je n’avais jamais osé mettre sur mon mal-être.

« Tu crois que je peux prendre ma journée? lui demandai-je enfin.
– Oui je pense, me répondit-elle dans un sourire. »

J’empoignais mon sac à main avant de déposer sur la joue droite de Magalie un énorme baiser.

Lorsque je revins le lendemain au travail, impatiente de la retrouver pour lui raconter qu’enfin j’avais quitté Allan, je trouvai stupéfaite, son bureau entièrement vidé. Toutes ses affaires personnelles avaient disparu : sa plante verte, son pot à crayons, les photos de ses enfants… Tout.
Seul demeurait près de la cafetière, le mug blanc avec la photo des mariés. L’anse était maintenant brisée.

Cette nouvelle écrite dans le cadre du concours de nouvelles ETAM 2014 n’a pas remporté de prix.

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