{Texte} Partir fillette

Instantatexte Partir Fillette
©Marie Joubert

La photo originale de ©Marie Joubert est visible en suivant CE LIEN

Et pour comprendre le concept des Instantatextes de Marie et Claire, jetez un petit coup d’œil sur ce billet ! 🙂 Bonne lecture et bon dimanche. Claire

Instantatexte

Ça m’a pris comme ça.

Souffrance.

Tristesse, désespoir, souffrance.

Au fond du bide.

Plombé.

Un parpaing dans les tripes.

Rien à faire, rien à dire, rien à penser.

Impasse de la peine. Cause perdue, sans espoir.

J’étais seule face à ce constat, au volant de ma voiture : plus possible. Les mains moites, les doigts gonflés sous mes bagues. Me planter. Là, tout de suite, immédiatement. En finir. Affaire classée, plus rien à voir. Et puis je sais pas… Ça m’a pris comme ça. J’ai pris la route, le large comme ça, sans itinéraire, sans but, avec une seule condition : quand la voiture serait vidée de carburant, alors je m’arrêterai. Là.

Un diesel. Le plein était fait, voiture récente, gros réservoir. Pensez-vous, ça consomme peu. J’ai roulé toute la journée restante, et presque toute la nuit. Aucune faim, aucune soif, aucune sensation. Je n’étais plus qu’un corps, posé-là, les pieds sur les pédales, les mains vissées sur le volant. Un corps qui conduit, un corps vidé de tout, en mouvement pourtant, en mouvement vers nulle part.

Au début je crois, l’autoroute. Combien de kilomètres ? Aucune idée. Je l’ai quittée… Ne me demandez pas la sortie, la direction… Je n’en sais rien. Route nationale. Jusqu’au bout, toujours tout droit. Puis la route s’est rétrécie, départementale. Le bocage, la campagne verdoyante, les ruminants qui rêvent de trains, les haies trop élaguées – comme partout – je n’ai rien vu, rien gardé pour moi, rien regardé. Aucune saveur.

Aux carrefours, j’ai attendu. Longtemps chaque fois. Que choisir ? Pourquoi la droite plutôt que la gauche ? Et pourquoi s’en soucier ? J’ai guetté le signe, l’oiseau qui passerait-là, l’aubépine penchée d’un côté… Au bout d’un moment, je repartais. La nuit, j’ai traversé une forêt. Mes phares ont croisé des regards. Effrayés, luminescents dans l’obscurité pure. Une biche et son petit, figés dans leur peur, saisissants dans cette brève image qu’ils m’offraient le temps de mon passage. J’ai éteint mes feux. J’ai roulé. Roulé encore sans croiser personne d’autre. Pas d’âmes qui vivent sur mon chemin de croix.

A l’aube timide, la voiture s’est soudainement fatiguée. Secouée de trois petits spasmes, elle s’est immobilisée, comme ça, au milieu de la route, quelque part…

Je suis descendue du véhicule et je l’ai abandonné-là, la clef sur le contact, la portière grande ouverte. J’ai emprunté un sentier à pieds. La terre était humide. Ça sentait les foins, la mûre écrasée, le petit beurre. Mon pied à buté contre une grosse pierre. Je suis tombée les paumes de mains en avant. Je me suis relevée et j’ai poursuivi. Au bout du chemin, une maison de pierre garnie d’hortensias bleus. J’ai approché une fenêtre, j’y ai collé mon nez. Une chambre de fillette.

Je ne l’ai pas vue tout de suite. Elle était pourtant là, assise par terre, les genoux pliés sur sa poitrine. Elle pleurait doucement, dans un coin. Puis sa mère est entrée, levant la punition, debout au-dessus d’elle, les bras croisés, d’une phrase autoritaire. La petite fille n’a pas regardé sa mère, n’a pas bougé et a essuyé ses larmes. La mère a haussé les épaules, est partie. J’ai poussé les battants de la fenêtre, je suis entrée dans la chambre et je me suis approchée d’elle. Vers elle, j’ai tendu le bras, la main et je me suis agenouillée. Elle n’a rien fait, rien dit, des heures durant. J’ai tenu bon. Je n’avais rien d’autre à faire. Et puis soudain, enfin, elle a saisi ma main. C’était inespéré.

Je ne sais si c’est elle qui m’attira vers elle ou si c’est moi qui tirai sur ce fil tendu. Je sais juste que je la serrai alors très fort contre moi et que je me sentais vivante. Apaisée. Et je sus.

Soudainement je sus que tu n’aurais pas dû, pas dû me laisser seule, me laisser seule comme ça, si souvent seule dans cette chambre-là, seule avec ma colère à moi, quand seuls tes bras m’auraient suffi…

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