{Texte} Charlie

Et c’est sur ce monde que parut enfin l’aurore.

Celle qui est observa son reflet dans le miroir.

Chiffonné, les cernes accentuées par la lumière blafarde des néons qui surmontaient le lavabo aussi blanc que son teint ce matin-là.

Elle soupira.

Il y aurait du boulot pour couvrir toute cette merde.

Les ridules, la fatigue, l’inquiétude certes… Mais pas que.

Comment continuer après tout ça ? Ceux qu’elle avait suivis n’étaient plus… Et ce n’était pas plus mal au final. Elle pensa à eux et puis à celle qui suit. Elle se sentit mal. Une nausée dormante au fond de la gorge. Responsable. Responsable d’avoir balancé ici un petit être qui n’avait rien demandé à personne. Voilà comment elle se sentait.

Elle prit sa brosse à dent machinalement d’une main, de l’autre le tube de dentifrice qu’elle déboucha de deux doigts habiles. « Un petit pois pas plus, la taille d’un petit pois » lui rappelait son père toujours. Elle s’en souvint à ce moment précis, ne put s’empêcher de sourire, appliqua la pâte, économe donc, passa la brosse à dents sous l’eau, mais rapidement – ne pas faire couler longtemps…Chaque année scolaire c’était la même histoire. Son père sortait d’une grosse boîte une mâchoire en plastique qu’il confiait quelques jours à l’enseignant. Celui-ci rappelait à toutes ses classes les bonnes habitudes buccodentaires, armé d’une brosse à dents énorme et proportionnelle à la fausse bouche. Elle avait mal aux dents. Ça allait souvent de paire avec la peine. Elle se brossa les dents, de haut en bas, « toujours de haut en bas disait papa »…Le vent dehors se déchainait. Elle cracha.

« Les hommes se prennent pour des Dieux, pensa t-elle et moi, je suis comme eux. Un jour j’ai choisi d’enfanter, de créer la vie. Était-ce le moment, l’endroit ? Qui suis-je pour faire ça ? Ai-je le pouvoir de lui offrir une douce vie ? « 

Responsable…

Soudain, la lumière des néons vacilla. Une rafale d’air frappa violemment les vitres et toute la maison. La demeure craqua de toutes ses poutres, de toutes ses tuiles, de toutes ses briques. Puis l’obscurité complète. Elle sentit son sang affluer brusquement jusqu’à son cœur. Elle approcha d’une fenêtre, constata que tout le village était étreint par la nuit. Il y eut un petit bruit, comme le miaulement d’un chaton. Elle sursauta, se rappela. Elle tourna alors les talons, se précipita vers l’escalier puis s’arrêta tout aussi net. Elle n’y voyait rien. Les appels à l’étage reprirent. Au début, simple son résonnant brut d’une petite cage thoracique et maintenant le verbe clairement audible. « Maman !? Maman !? »

Une chape de plomb s’abattit sur ses épaules. Dans la pièce si familière en plein jour, impossible de trouver son chemin, de rejoindre celle qui suit. Impuissante, terriblement perdue, responsable. Responsable. Les appels persistaient, insistants. « Maman ! Maman ! »

Bravant la nuit, elle arpenta l’espace, les mains bien en avant, se cogna aux murs, aux meubles, ravala injures et sanglots, mettant toute son énergie à trouver la voie, trouver son enfant enfin. Perdant espoir, elle tint bon cependant et enfin sa ténacité paya. Enfin, sous la pulpe des doigts, le bois strié, les premières marches, sauvée… Elle se précipita dans l’escalier, le gravit sur les genoux, sur les coudes et, toute abîmée, épuisée, poussa la porte de la chambre. Une petite lueur la guida jusqu’à l’enfant. Assise en tailleur sur son lit, la petite tenait entre ses petits pieds-nus, une veilleuse dont la lumière douce et sucrée était particulièrement réconfortante à cet instant. Celle qui est entoura de ses bras la fillette et se mit à l’embrasser rageusement. Celle qui suit se mit à rire, d’un rire franc et insouciant, celui de l’innocence délicieuse et libre. Ce rire transperça chaque partie, chaque cellule qui composait Celle qui est. La petite s’interrompit pour demander : « Et alors c’est l’heure de se lever déjà ?

– Oui c’est l’heure, répondit sa mère. C’est une nouvelle journée, sur un nouveau monde Charlie, ma douce… Et cette nouvelle journée, c’est avec toi que je veux la commencer… »

L’enfant sans doute ne comprit pas mais se blottit d’autant plus fort contre le corps de sa mère. Et dans les rues, par delà les arbres nus et décharnés, le vent se tut et déjà au loin une langue de soleil doucement apparut…

Charlie

Atelier d’écriture

Thème : la lumière d’une lampe portative & l’intensité d’un instant

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