{Texte} La Routine

La Routine
©Marie Joubert

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Instantatexte

Avant, nous dormions tout entremêlés, imbriqués, l’expiration calée sur celle de l’autre. Aujourd’hui elle me claque son baiser au hasard de ma joue et s’allonge le plus loin possible de moi. Presque au bord du lit. Elle sursaute si je l’effleure, soupire si j’esquisse un rapprochement. Au petit matin, elle saute du lit sans me voir, boit son café et me salue bien plus tard…

Et dire que l’on s’est tant aimé…

La routine. On avait dit « pas nous, jamais ». Nous nous étions armés, avions identifié l’ennemi pour le neutraliser. Et puis on s’est fait avoir. Comme tous les autres… Finalement nous n’étions pas mieux qu’eux.

Alors j’ai failli. J’ai trouvé de l’attention ailleurs. De l’affection.

Le soir, fourbu et détruit par les manœuvres sur le chantier, je m’octroyais la détente d’un verre sur un bout de zinc. On parlait entre hommes des derniers résultats sportifs, de politique et de la crise; et parfois, elle était là. Silencieuse au fond du bar, elle observait, un étrange sourire sur les lèvres, les mains jointes sur un café-crème. Elle m’intriguait. Alors je me suis surpris à l’attendre, à l’espérer. Quand elle n’était pas là, j’étais désemparé. Comme quelqu’un qui aime déjà…

Elle était d’une beauté simple qui s’ignore, et avait de grands yeux bleus qui dévoraient tout: son visage, la vie, mes principes… Dans ce bar, tous la désiraient sans l’avouer. Alors j’ai pris mon courage à deux mains et je suis allé l’aborder le premier. Dès cet instant, nous n’avons jamais pu nous arrêter de parler.

Joyeuse et drôle, elle refit chanter mon terne quotidien, le ponctuait de multiples surprises, bouleversait mes habitudes, renversait tout en moi sur son passage. Très vite j’eus besoin d’elle tout le temps. Besoin du goût de sa bouche, de son corps sous mes mains. Besoin de l’étouffer contre moi, de la serrer le plus fort possible pour ne pas qu’elle m’échappe, pour qu’elle me reste et m’appartienne un peu. Elle me disait « j’adore être déraisonnable avec toi » puis me donnait rendez-vous sous la lune au pied des arbres, pendant que ma femme dormait, juste pour plonger quelques secondes son regard dans le mien et me transpercer un peu plus encore. Je prenais trop de risques, rêvais d’elle chaque soir et espérais m’éveiller aux côtés de cet amour secret. Elle me rendait fou, éperdu, maître d’aucune de mes pulsions. J’étais submergé de déferlantes d’émotions insoutenables, incontrôlables; et tout m’appelait vers elle. Irrésistiblement.

Un jour, alors que l’envie de la voir me dévorait le ventre, j’osais lui passer un coup de fil. Elle était souffrante et gardait le canapé chez elle. Je prétextais une entorse et quittais le chantier précipitamment pour venir la surprendre. Elle fut ravie et se pendit à mon cou. Nous restâmes collés l’un à l’autre des heures durant sans ressentir le besoin de boire ou de manger. Nous étions comme hors du temps, enfin seuls au monde dans une bulle que rien ni personne n’aurait pu faire éclater. Notre harmonie ne pouvait être alors qu’une évidence et certaines confidences commençaient à me brûler le cœur. Soudain, la sonnerie du téléphone retentit et nous réveilla de notre volupté. Elle sursauta, lâcha ma main et se mit à chercher ma veste. Sa sœur arrivait. Inquiète de son état, elle avait tenu à lui rendre visite. Je partais alors dans la précipitation, non sans attarder pourtant mes lèvres sur les siennes. Au volant de ma voiture, je re songeais à chaque instant de cette journée afin de l’ancrer au plus profond de ma mémoire. Le fait de simplement penser à la clarté de son regard ou à la lumière de son sourire, me faisait quitter cette voiture pour ses bras. Je me suis engagé dans ce rond-point sans regarder et j’ai percuté le véhicule de cette femme de plein fouet. A l’hôpital, je fis les cent pas des heures durant avant d’obtenir de ces nouvelles. Son sternum était brisé. Quand enfin on m’indiqua le numéro de sa chambre, ma main s’arrêta sur la poignée de la porte mais fut incapable de l’actionner. Le nom de famille affiché sous le numéro, était le même que celui de mon amante.

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