{Texte} La Pulsion

« Bien le bonjour

– Et bien bonjour…

– Puis-je vous demander… Que faites-vous là ? Assise par terre ?

– J’attends.

– Ah… Et qu’attendez-vous donc ?

– La pulsion.

– La pulsion ? Quelle pulsion ?

LA pulsion.

– Je ne comprends pas.

– Il n’y a rien à comprendre. Il faut juste qu’elle arrive.

– Pourquoi ?

– Pour avancer. Vous comprenez : ça fait un moment que je l’attends. J’aimerai bien quitter cet endroit, me mettre en mouvement…

– Vous partiriez où ?

– Là où elle me poussera.

– La pulsion ?

– La pulsion.

– Ah.

L’homme s’assit aux côté de la femme.

« Que faites-vous donc ? demanda t-elle.

– Et bien j’attends avec vous.

– Pourquoi ?

– Parce que je demande à voir…

– Quoi vous ne me croyez pas ?

– Si, si… Vous savez, je suis bon public… J’aimerais bien comprendre votre histoire. Et je n’ai rien de mieux à faire, alors…

– Comme vous voulez. Je vous l’ai dit, il n’y a rien à comprendre.

Et l’homme, et la femme attendirent. Longtemps. Très longtemps.

Une jeune fille passa par là. Elle vit l’homme et la femme assis par terre. Elle s’arrêta, surprise. Elle demanda :

« Mais vous faites quoi ?

– On attend sa pulsion, répondit l’homme.

– Elle ne vient pas, ajouta la femme.

La jeune fille écarquilla les yeux.

« Vous faites ce que vous voulez de votre vie, répondit-elle. Mais si ça veut pas venir, il me semble que cela ne vaut plus le coup d’attendre. Monsieur est bel-homme certes, mais quand ça veut pas…

L’homme rit. La femme rougit et répondit :

– Non, non ce n’est pas cette pulsion-là.

– Pas de celle-là ? Pas de cette pulsion qui d’un coup d’un seul vous pousse contre la peau de l’autre, irrésistiblement ? Et alors, peau glacée contre peau soyeuse, tendrement se trouvent, s’appellent, s’épousent et se réchauffent à la flamme de l’amour trouvé … Non ? Vraiment pas ? Pas cette pulsion-là ? Vous êtes sûre ? Parce que monsieur est bel-homme vraiment, ça je l’ai déjà dit…

– Non.

– Ah.

La jeune fille s’adressa à l’homme toujours très amusé.

– Mais de quelle pulsion parle t-elle alors ?

– De LA pulsion.

LA pulsion ?

– Oui. LA pulsion qui va la saisir d’un coup d’un seul et l’emmener bien loin d’ici, ajouta-t-il.

– Ah. Non parce qu’il y a le train aussi. C’est bien le train. Pas toujours à l’heure c’est vrai, mais c’est plutôt pas mal pour se barrer, et vite, et loin. Et vous, vous faites quoi alors ici ?

–  Moi ? Je demande à voir…

– Et bien ! On n’est pas avancé avec deux comme vous ! s’exclama la jeune fille.

L’homme s’esclaffa. La femme sursauta.

– Je sens quelque chose…

– Quelque chose comment ? demandèrent à l’unisson homme et jeune fille.

– Quelque chose qui chatouille, là dans le ventre.

– Ah ! Vous voyez qu’il est bel-homme ! lança la jeune fille. Ca c’est les peaux qui s’appellent, c’est sûr…

– Non, répondit la femme.

Elle frissonna.

– Vite. Vite ! Qu’on me trouve un crayon. Et du papier. Vite !

L’homme et la jeune fille se regardèrent, inquiets. Cette dernière brandit un stylo de son sac à main et l’homme trouva un petit carnet dans la poche intérieure de son manteau. La femme se jeta sur les objets sans dire merci. Sans un mot, elle se mit à écrire. Sans s’arrêter. La jeune fille regarda l’homme.

« Vous pensez que c’est LA pulsion ?

– On dirait bien oui.

– Elle écrit ?

– Elle écrit.

La jeune fille s’assit près de l’homme. La femme continua à écrire. Ils restèrent ainsi longtemps. Très longtemps. Sans mot dire. Car les mots tus se déposèrent sur les pages du carnet. Ils s’endormirent. La tête de la jeune fille posée sur l’épaule de l’homme.

A leur réveil, plus de femme.

Partie, disparue.

Au sol, le petit carnet.

Refermé.

Le stylo posé, à côté.

La jeune fille rangea le stylo dans son sac à main. L’homme prit son carnet et l’ouvrit à la première page. Tous deux se mirent à lire. Sans mot dire. Et, au dernier mot de la dernière page, leurs regards se croisèrent.

« La pulsion…, dit la jeune fille.

– Elle est arrivée, dit l’homme.

– Et la femme ?

– Emportée.

– Emportée ?

– Emportée. Elle a été piquée comme ça, d’un coup d’un seul. Elle a tout délivré, ici dans le carnet. Puis elle a pris le premier courant d’air et, libre comme personne, elle s’est mue.

– Ce qu’elle a écrit… J’ai adoré.

– Un moment de grâce, répondit l’homme.

– Je vais en parler à tout le monde.

La jeune fille se leva d’un bond, salua l’homme et partit en courant. L’homme referma le carnet, le remit dans la poche intérieure de son manteau qu’il boutonna. Il tapota l’étoffe en souriant.

Puis, il reprit son chemin, le cours de sa vie et ses ambitions oubliées…

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