Nos Mères d’Antoine Wauters – Editions Verdier

Dans le cadre du prix Jean Follain à Saint-Lô et pour lequel j’étais membre du jury, j’ai eu la joie de découvrir ce jeune auteur belge : Antoine Wauters. Je dis jeune, mais il a juste un an de plus que moi en fait … Son livre « Nos Mères » publié chez Verdier, faisait partie des 10 livres en lice pour le prix. Je dois dire que les premières lignes m’ont au début déstabilisée.

« Elles nous demandent où nous vivons.

Tout haut, nous ne répondons rien.

Tout bas, nous répondons dans le plus grand et le plus beau lieu entouré de biefs, d’osselets, de cascades d’eau chaude et de fines pluies qui ne souillent pas. Sur une terre blanche. Dans un village de petite taille et de petite montagne que nous n’allons jamais quitter, dit-on.

Nous demeurons. […] Nos mères nous fixent durement. Elles n’ont encore rien dit mais préparent des sermons, l’air mauvais et une verge à la main dont elles vont déchirer nos peaux, c’est sûr, afin de nous rendre moins fragiles garçons.

Elles nous aiment, c’est évident, simplement elles ne supportent plus grand-chose depuis qu’elles sont seules avec nous. »

 Déstabilisée par ce ton unique et original – nous avons-là un narrateur enfant, Jean, qui s’exprime à la première personne du pluriel et qui désigne sa mère également par le pluriel ;  je me suis au début demandée si je parviendrai à m’adapter à ce style si particulier. J’ai en fait tout de suite adhéré et qui plus est, j’ai été totalement prise par cette narration. Mon intérêt pour le sort de Jean s’est avéré être tout de suite très fort. Et cet auteur ? Où voulait-il m’emmener ? Pourquoi l’enfant est-il multiple ? Et cette femme ? Comment peut-elle délaisser ainsi son enfant ?

La clef, Jean nous la livre au début :

« Enfant, quand je faisais référence à toi dans les histoires que j’inventais pour me tenir compagnie, je ne disais jamais maman, ni ma mère, mais bien plutôt nos mères. Comme si j’étais plusieurs enfants et toi plusieurs mères à la fois, et comme si tout ce que je souhaitais finalement c’était ça : diluer nos souffrances en fragmentant nos vies. Jean Charbel. »

Je ne vous raconterai pas tout, mais juste assez pour vous donner l’envie de courir acheter ce livre. Car pour ma part, je l’ai lu deux fois en 3 mois et il a trouvé sa place dans ma bibliothèque. Certes sa résonnance est sans doute forte chez moi puisque je suis moi-même une mère ; mais je persiste à croire que Wauters possède un don d’écrivain incroyable et a trouvé son langage à lui, qui le démarque vraiment de tous.

Revenons-en au livre : il y a donc, une mère et un enfant – pluriels – qui souffrent. Ils souffrent car le mari et père a été abattu par des miliciens, en Orient, lors d’une guerre civile. Le Liban certainement, dont les odeurs, les saveurs, la chaleur nous sont d’ailleurs délivrées par Antoine Wauters avec réalisme et poésie. Je suis de suite entrée dans la peau de cet enfant qui aimerait simplement être vivant dans le regard de cette mère qui s’ « enferme dans le trou de l’oubli ». Une mère qui a clairement démissionné et qui n’est plus capable de s’occuper de son enfant qui vit reclus dans un grenier. Pour encore exister et certainement pour tenir le coup pour deux, Jean s’invente un monde plus doux dans lequel il s’efforce de survivre, aux côtés d’une nuée d’enfants imaginaires, qui lui tiennent compagnie.

« Ils existent. Ce sont les enfants de la ruine et de l’oubli. Les jeunes hiboux qui m’accompagnent lorsque, dans ce millénaire noir qui me sert de monde, je me sens tellement seul que je voudrais sauter par la fenêtre et ne pas me déployer, surtout pas, de grâce, non, comme les ailes du hibou de Scop par exemple, mais me laisser aspirer par le vide et puis le choc et puis rien. »

 A l’étage en dessous, il y a son grand-père mourant, qui chaque jour s’enfonce encore plus dans le creux de son matelas. Sur la terrasse, allongée par terre, sa mère.

« Et avec papa, bien en dessous de tout ça encore, séché comme une croûte de caramel durci au soleil, papa, dans les rues du quartier d’Achrafieh où les milices l’ont arrêté, fouillé et torturé, bref, avec tout ça conclut Charbel, ces empilements de corps à bonne distance et qui ne se touchent plus, nous pourrions être brisés. »

 Ce livre pour moi parvient à décrire la force de survie qui peut naître chez un enfant sans défense. Un enfant qui a tout perdu (sa vie d’avant, son père, l’insouciance enfantine) jusqu’à sa mère. Une mère qui a décroché et n’est plus lucide que pour une chose : se séparer de lui, sans doute pour lui offrir la chance de vivre. C’est donc aussi, malgré les apparences, un livre portant véritablement sur l’amour !

« Du reste, pas une seule seconde elles ne se doutent que nous cachons mille choses au fond de nous, totalement dérobés à leur regard, dans une sorte de caisson fragile scellé par un cadenas et qui est notre cœur. Non, pas une seule seconde elles ne se doutent que nous sommes des centaines à vivre ici, depuis la mort de papa, dans cette pièce minuscule d’à peine quatre mètres sur quatre, noire et pleine de cafards, et que tout ça nous le faisons par amour pour elles – ne jamais l’oublier ! […] Vraiment, nos mères sont celles qui vivent dans le nœud de la dépression et refusent de rebondir pour un jour, qui sait, passer outre papa, et recommencer à rire. »

 Je terminerai juste en vous spécifiant que l’ouvrage est en trois parties. Les deuxième et troisième partie dont je ne vous parle pas, pourraient très bien ne pas exister selon moi mais j’imagine qu’elle sont très appréciées des lecteurs curieux de savoir ce qu’il advient de l’enfant. Pour ma part, je trouve que la première partie est d’une qualité si grande, qu’elle pourrait vraiment s’auto suffire. Enfin, une dernière chose que j’ai adoré chez Wauters : le rythme. Subtil. Sans qu’on le réalise vraiment, Wauters nous abreuve de répétitions « voilà comment nous faisons » « voila ce que disent nos mères » qui donnent une énergie au texte, le rendant terriblement délicieux. Je n’ai qu’une hâte, lire ses autres livres !

A bientôt ! Pour une autre lecture 🙂

Claire

 

Nos mères d’Antoine Wauters éditions

Verdier,est lauréat du Prix Première 2014

de la RTBF eNos Mères Antoine Wauters aux éditions verdiert d’un Prix Révélation 2014 de la SGDL. Le livre figure, en outre, sur la liste du Prix Méditerranée des lycéens 2015, et du Prix Phénix de littérature 2015, décerné au cours du Salon du livre de Beyrouth.

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